Le monde des lettres arabes vient de combler une grande lacune. La vie et l’œuvre d’un éminent poète font ici l’objet d’un ouvrage capital consacré à Chibli Mallat, le poète des cèdres (717 pages — imprimé aux Établissements J. D. Raidy). Pavé impressionnant préparé avec soin par Wajdi Mallat, fils du poète des cèdres, avocat à la cour pendant près de cinquante ans, qui a également dirigé le bureau de l’information arabe aux premiers jours de l’Unesco à Paris, et exercé des fonctions publiques, notamment celles de ministre et de premier président du Conseil constitutionnel. Aux lecteurs qui ne connaissent pas l’arabe, sont offertes, dans ce livre riche en détails et informations, une traduction en français et en anglais de la biographie du poète et de ses aphorismes. Mais pour entrer dans le vif du sujet, parlons de cette vie riche et mouvementée comme dans un grand roman balzacien et qui représente aussi une tranche de l’histoire libanaise, haute en couleurs et en transformations sociales. De 1875 à 1961 (exactement 86 ans de combats pour plus d’un demi-siècle voué à l’écriture), Chibli Mallat aura côtoyé avec courage et dignité le beau monde des lettres et de la politique libanaise et arabe. Il appartient sans doute à la génération des aînés qui ont vu naître le Liban… Il est celui qui par son œuvre lyrique et prolifique a jeté les fondements d’une manière d’être où résonnent les termes de fraternité, loyauté, générosité du cœur, bonheur et fierté d’appartenir à ce pays ouvert à toutes les civilisations et à la mer… Témoin de la Mutassarifiya et du mandat français, Chibli Mallat a vécu dans la douleur des événements cruciaux qui ont marqué la région, et notamment notre terre, jusqu’à la déclaration de l’indépendance du Liban en 1943. Heureux qu’il n’ait pas eu à voir l’épisode sanglant des sinistres années 70 et 80. Dans la plume de ce citoyen inspiré, se reflète un grand pan de notre histoire nationale. Mémoire collective se greffant sur la sensibilité d’un intellectuel doublé d’un homme de lettres qui savait trouver les mots adéquats et les formules heureuses en toutes circonstances. Né à Baabda, Chibli Mallat eut une enfance marquée par la mort de son père et s’attacha profondément à sa mère Utr et à son frère Tamer. Il fit de brillantes études et enseigna l’arabe à Ghazir et le français à l’École orthodoxe établie à Beyrouth par l’évêque Gufra’il avant de fonder le journal al-Watan. Parmi ses élèves, on relève le nom du grand poète Akhtal al-Saghir. Dès lors, plume en main, Chibli Mallat mène le combat acharné d’une vie pour un pays, une patrie, une terre, la liberté, l’indépendance… En parallèle, se construit une œuvre aux arborescences multiples où se mêlent traduction, poésie et théâtre. On cite volontiers, entre autres, Hernani (la traduction de l’œuvre de Victor Hugo), Diwan (un volumineux recueil de poésie) et Umm el-Banin (pièce en vers et en prose encore inédite) d’une facture dense, coulé dans un arabe châtié et à l’élégance extrême, le verbe de Chibli Mallat demeure sans doute unique dans l’histoire des lettres libanaises. Éloquent témoin d’une époque et des turbulences, il reflète l’humanisme et la force de tout un destin consacré à une cause profondément vouée à un farouche patriotisme. Pour ses derniers jours, retiré paisiblement dans sa maison de Baabda entourée de vergers et de palmiers, le poète écrit: «À flancs de côteaux, j’ai bâti ma demeure Mon été auprès des palmiers Toiture sombre plus plaisante À l’œil que bien de décors dorés Doucement, fille du passé, doucement Avec les fières créatures du temps».
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