«Et un Goncourt, un !». Le client se déclare ravi, et il l’est. Jean Echenoz, depuis vingt ans qu’il publie, sous la sobre couverture des Éditions de Minuit, des romans faussement énigmatiques, délibérément équivoques, et dont la facture, depuis Le Méridien de Greenwich, sa première œuvre, commande une prose spécifique, une écriture qui parvient à maîtriser magnifiquement la complexité consommée des sujets et ne fait qu’un avec les cadences rythmiques essentielles desquelles joue l’auteur, Jean Echenoz a gagné. Bon. Le soi-disant coup de théâtre qui a présidé à l’attribution du Goncourt (une anticipation de quelques jours), comment peut-on même s’y arrêter, connaissant le contexte des prix littéraires en France ? Ce grand négoce dont les tractations débutent dès la fin de l’été entre grands patrons et grands jurés, selon une série d’équations qui échappent au grand public, on les connaît depuis longtemps. Oui, trafics d’influence, oui, injustices, non, ce ne sont pas toujours les meilleurs qui gagnent, mais ça arrive : à preuve, justement, Echenoz, Rouaud, Bianciotti et d’autres. Oui, on peut se scandaliser de certaines magouilles, encore qu’elles soient entrées depuis longtemps dans les mœurs, mais il faut être borné pour estimer que la littérature en sort perdante. Par effet de contagion, la grande foire aux prix stimule la vente des livres non primés. Alors, évidemment, pendant un mois par an, tout ce qui grenouille autour de ce qui scribouille n’est pas d’une grande pureté (pendant le reste de l’année non plus). Mais nous sommes, en l’occurrence, moins favorable à la pureté qu’à l’efficience, et tout ce qui porte à lire nous agrée. Pour de multiples raisons, dont celle que nous vivons dans le pays que vous savez... Mais revenons au Goncourt. Au-delà d’Echenoz, l’illustre prix a été décerné à son éditeur, Jérôme Lindon, pour la troisième fois (après duras et Rouaud). Lindon, un janséniste de l’édition, à mille lieues de la «bande des trois» (Gallimard, Grasset, le Seuil, grands maîtres des prix) et de la littérature grand public qu’il méprisait, si bien qu’il s’en rendit antipathique à certains à force de rigorisme, a toujours été un excellent professionnel. Mais encore aujourd’hui, pour certains, le bandeau du Goncourt sur un exemplaire des «Éditions de Minuit», c’est le monde à l’envers, le diable chez le bon dieu, la contradiction dans les termes. comme si Jérôme Lindon avait trahi leur passé...
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