Un sac de voyage pour cinq personnes, rempli de chaussettes et de sous-vêtements. Du pain et du fromage. C’est tout ce qu’une famille d’Albanais du Kosovo a emporté en quittant sa maison de Djakovica pour prendre le chemin de l’exil. «Jamais de ma vie je n’aurais cru que je deviendrai un homme pareil», dit le père, encore incapable de réaliser qu’il est devenu en quelques heures «un réfugié». Mais il ne se lamente pas, heureux malgré tout que lui, sa femme et leurs trois enfants aient pu arriver sains et saufs en Albanie. Il dit son âge (54 ans), son métier (mécanicien), mais ne veut pas dévoiler son identité, de peur de représailles contre les membres de sa famille restés à Djakovica, dans le sud du Kosovo. «Un jour, on a vu à la télé italienne un de nos voisins, déjà parti à l’étranger, qui parlait de ses ennuis. Le soir, les Serbes brûlaient sa maison», raconte le mécanicien. «Ma maison à moi n’a pas été brûlée. Pas encore», ajoute-t-il, sans trop se faire d’illusions quant à l’avenir de ses biens. Les «paramilitaires» étaient déjà venus chez lui pour lui dire de quitter le Kosovo. Il était resté, en partie parce «qu’il n’y avait pas de bus» pour l’emmener jusqu’à la frontière. Selon lui, de nombreux habitants, terrorisés comme lui, voudraient partir mais ne le peuvent pas, soit parce qu’ils n’ont pas de moyen de transport, soit parce que les forces serbes ont «besoin d’eux», notamment comme «boucliers humains» contre les bombardements de l’Otan. «Dans les maisons, les habitants albanais sont au premier étage et les militaires serbes au rez-de-chaussée ou à la cave, dit-il. Si l’Otan bombarde, les Albanais seront tués d’abord». Il raconte aussi, comme d’autres réfugiés, que des jeunes Kosovars d’origine albanaise ont été emmenés par les forces serbes qui, entre autres besognes, leur feraient creuser des fosses et des tranchées. «Les militaires sont revenus jeudi et m’ont dit “Tu es encore là, toi?” en donnant l’ordre à toute la famille de partir. Vendredi, enfin, un car était disponible». Jusqu’à Zur, à 6 km du poste-frontière, «la police ne nous a pas embêtés». Là, comme tous les autres, ils ont dû abandonner leurs papiers, cartes d’identité, passeports, permis de conduire. Puis ils ont fini la route à pied jusqu’à la frontière. Pris en charge ensuite par le HCR (Haut-commissariat de l’Onu pour les réfugiés), les passagers du car de Djakovica étaient vendredi soir sommairement installés pour la nuit sous une grande tente blanche de «transit» des réfugiés, dressée en bordure de la grand-place de Kukes, ville du nord de l’Albanie proche de la frontière. Les nouveaux arrivants étaient indifférents au concert donné dehors par des musiciens et chanteurs, eux-mêmes réfugiés, devant quelques milliers de Kosovars, que les chants du pays rendaient encore plus tristes. Le mécanicien de Djakovica veut bien quitter Kukes, comme le souhaitent le HCR et les autorités locales. «Mais j’aime mon pays et tout ce que je veux, c’est rentrer chez mois dès que possible. Alors, je ne voudrais pas aller trop loin, en Amérique ou en Australie». En France, pays dont il parle la langue, apprise à l’école, il ne dit pas non. «Si c’est pour deux ou trois mois maximum», souligne-t-il, en imaginant déjà les «quais de Seine» qu’il ne connaît qu’en photo.
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