La puissante armée pakistanaise est revenue au pouvoir hier en profitant de la faiblesse et de l’instabilité d’une démocratie qui n’a jamais pu s’affirmer ni su traiter les problèmes fondamentaux du pays, au cours des 14 dernières années. De la corruption à la bipolarisation politique, des incessantes luttes pour le pouvoir à une incroyable incurie dans la gestion des affaires économiques, rien n’aura épargné la démocratie pakistanaise depuis la fin de la dernière dictature militaire en 1985. Les Pakistanais se retrouvent ainsi à nouveau sous la coupe des militaires après le coup d’État, mardi, du général Pervez Musharraf contre le Premier ministre Nawaz Sharif, qui avait accédé au pouvoir en février 1997, après une large victoire aux élections. Si l’arrivée au pouvoir des militaires menace la démocratie, les politiciens du pays n’ont eu que ce qu’ils méritent, selon de nombreux observateurs pakistanais. Selon l’analyste réputé et fervent défenseur des droits de l’homme I. A. Rehman, les gouvernements successifs ont échoué car ils ne se sont préoccupés «que de rester au pouvoir». «La démocratie n’a pas échoué, ce sont les politiciens qui ont échoué. En dépit du fait qu’ils étaient élus, ils se sont toujours désintéressés des aspirations du peuple», a-t-il dit. «Les partis soi-disant démocratiques ont toujours gouverné de manière secrète, sans la transparence que requiert la démocratie», a-t-il regretté. Les analystes relèvent par ailleurs la grande faiblesse de la démocratie au Pakistan, dont les gouvernements depuis la fin de la dictature n’ont jamais tenu plus de trois ans, au lieu des cinq ans prévus par la Constitution pour toute législature. En même temps, le personnel politique n’a pas changé : après la mort du général Zia-ul Haq en 1988, Mme Benazir Bhutto est devenue Premier ministre, mais est remplacée par Nawaz Sharif en 1990, qui lui cède la place en 1993, avant de la reprendre en 1997. Dans chaque cas, c’est l’armée – toujours omniprésente, mais à l’arrière-plan – qui a joué le rôle d’arbitre. De plus, tous ces gouvernements, gangrenés par la corruption, n’ont pas su affronter les problèmes majeurs du pays ni opérer les changements nécessaires, ce qui a obéré pratiquement toute capacité de développement. La structure sociale très archaïque du pays est caractérisée par une grande faiblesse de la classe moyenne et reposant d’une part, pour les deux provinces occidentales – sur une structure tribale paralysante, d’autre part – pour les provinces du Penjab et du Sindh – sur la puissance écrasante de grands propriétaires terriens. Plus de 60 % des membres de l’Assemblée nationale qui vient d’être suspendue étaient issus de ce dernier groupe de féodaux au farouche immobilisme. Cette situation avait généré une absence de volonté de développement ayant pour conséquence, par exemple, que le pays compte plus de 80 % d’illettrés. Enfin, ces différents gouvernements n’ont pu redresser une situation économique qui s’est aggravée d’année en année au point que le pays se trouve au bord de la banqueroute avec une dette de plus de 32 milliards de dollars à laquelle il est incapable de faire face. Un commentateur politique célèbre, Irshad Ahmad Haqqani, a estimé que ce dernier coup d’État montrait une nouvelle fois l’absence d’un «leadership politique mature», ce qui a ouvert la voie «à une manipulation de la situation contre la démocratie». M. Haqqani a décrit M. Sharif comme un «pur produit de l’establishment», dont les forces antidémocratiques ont joué leur rôle en «exploitant la corruption et l’incompétence à leur propre avantage». «Le Pakistan ne peut pas se permettre de laisser le processus démocratique aux oubliettes trop longtemps», a averti l’ancien ambassadeur B.A. Malik, qui craint l’isolement du pays dirigé par les militaires.
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