Le rejet par le Sénat américain du traité sur l’interdiction des essais nucléaires (CTBT) porte un coup extrêmement sévère aux efforts en faveur de la non-prolifération dans le monde, estiment plusieurs experts. «Cette bourde historique envoie un signal dangereux» aux pays tentés de reprendre leurs essais nucléaires et qui n’ont pas encore ratifié le CTBT, a estimé Daryl Kimball, directeur de la Coalition pour réduire les dangers nucléaires. Selon lui, la Russie, la Chine, l’Inde et le Pakistan vont être tentés plus que jamais de procéder à de nouveaux essais nucléaires et vont écarter désormais de leurs priorités une ratification du CTBT. Les sénateurs américains ont passé outre l’appel pressant lancé la semaine dernière par le président français Jacques Chirac, le Premier ministre britannique Tony Blair et le chancelier allemand Gerhard Schröder en faveur d’une ratification par les États-Unis. Une conférence internationale réunie à Vienne du 6 au 8 octobre pour accélérer la mise en vigueur du CTBT avait lancé un appel similaire. «Nous allons regretter cette erreur pendant de nombreux années à venir», a ajouté Daryl Kimball. «Le Sénat américain, selon lui, permet à un groupe de “sénateurs Folamour” de dicter la politique nucléaire américaine. Et ils le font en contradiction directe avec la vaste majorité de l’opinion publique». Le CTBT interdit toute explosion nucléaire, militaire ou civile, dans l’atmosphère ou souterraine. «C’est un grave revers», renchérit John Isaacs, président du Conseil pour un monde vivable, qui fait également partie de la Coalition pour réduire les dangers nucléaires. «Il s’agit d’un échec majeur pour le président Clinton, (...) d’un échec majeur pour la diplomatie américaine (...) et pour les efforts» visant à combattre la prolifération des armements nucléaires», poursuit cet expert. Même scénario pessimiste de la part de Thomas Cochran, un scientifique chargé des questions nucléaires au Conseil de défense des ressources naturelles. La majorité républicaine au Sénat, relève-t-il, est foncièrement opposée à plusieurs traités de désarmement ou de contrôle des armements. Le rejet du CTBT par les sénateurs américains risque bien de «conduire à voir le traité sur la non-prolifération (NPT) se défaire», selon lui. Les experts interrogés sont unanimes pour estimer qu’il faudra attendre au mieux la mise en place de la nouvelle administration, début 2001, pour envisager un éventuel nouveau passage du traité devant le Sénat. «Je ne prévois pas de ratification dans un avenir proche», estime Thomas Cochran. Il relève que George Bush Junior, le candidat républicain le mieux placé dans la course à l’élection présidentielle de fin 2.000, est également opposé à la ratification du CTBT. Pour John Isaacs, s’il est «trop tôt» pour parler de la «mort» du CTBT, ce traité est «sévèrement endommagé». Les États-Unis continueront à militer pour l’arrêt total des essais nucléaires, a cependant indiqué la Maison-Blanche juste après le vote. «Nous continuerons à chercher les moyens de stopper les essais nucléaires, parce que c’est une question trop importante», a déclaré un porte-parole de la Maison-Blanche Jake Seiwert. Selon lui, il est désormais très improbable qu’un gouvernement américain puisse de nouveau soumettre en l’état le CTBT au Sénat. «Il faudra probablement renégocier certaines parties du traité, mais ce n’est pas pour demain», a-t-il dit. Le secrétaire d’État, Madeleine Albright, a assuré que les États-Unis continueraient à respecter le moratoire sur les tests nucléaires.
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