Vingt pays se disputent à partir de vendredi dans les îles britanniques, en Irlande et en France, la quatrième Coupe du monde de rugby et la première de l’ère professionnelle. La compétition débutera à 14h00 GMT (17h00 à Beyrouth) au nouveau stade du Millennium de Cardiff par le match entre l’hôte gallois et les Pumas argentins. Elle s’achèvera dans la même enceinte de 72 000 places par l’attribution le 6 novembre de la Coupe William Webb Ellis, du nom d’un jeune Anglais qui, un beau jour de 1823, se saisit à la main du ballon lors d’un match de football au collège de rugby. Pour la première fois dans l’histoire du sport, le tournoi mettra aux prises bon nombre de joueurs convertis au professionnalisme depuis la victoire des Springboks à l’Ellis Park de Johannesburg en 1995. La plupart de ces pros viennent de l’hémisphère Sud, qui a monopolisé les trophées en jeu depuis 1987 (Nouvelle-Zélande 1987, Australie 1991, Afrique du Sud 1995). À cette date, la Coupe du monde, décidée deux ans plus tôt par l’International Board pour contrer les premières velléités d’organisation d’un circuit professionnel proposé par l’entrepreneur australien David Lord, offre encore le visage tranquille d’une compétition amateur. Depuis, l’argent a coulé à flots : de 17 millions de francs il y a 12 ans, les droits de retransmission télévisée sont passés à 400 millions cette année. Ils ont doublé depuis 1995. Le nombre de pays a connu la même expansion : de seize pays invités en 1987, les nations engagées dans l’édition 1999 étaient au nombre de 69 au début des qualifications. Sur les vingt heureux élus restants, la liste des prétendants au sacre planétaire n’a pourtant guère varié. Ce sont toujours les Néo-Zélandais, les Australiens, les Sud-Africains qui font trembler, et les cinq nations du Vieux continent qui tenteront de les faire vaciller. Sud contre Nord, le premier a toujours donné des complexes au second, encore plus depuis l’avènement des professionnels, depuis la découverte d’un rugby «total» aux joueurs de plus en plus impressionnants physiquement, tactiquement permutables et polyvalents. Le spectacle au rendez-vous ? Aux dires de beaucoup pourtant, le Nord part cette fois avec des raisons d’espérer beaucoup plus que par le passé. Parce que certaines de ses équipes ont réussi à prendre la mesure de rivaux de l’autre hémisphère lors de matches préparatoires. Parce qu’elles joueront sur leurs terres aussi. «Lors de la première Coupe du monde, deux ou trois équipes pouvaient gagner. Aujourd’hui, elles sont sept ou huit», estime l’entraîneur des All Blacks John Hart. «Je pense que l’hémisphère Nord n’a jamais eu autant de chances de remporter la Coupe du monde. Ces 18 derniers mois, son rugby s’est formidablement amélioré. Chacune des cinq nations a sa carte à jouer». L’Écosse est championne d’Europe, l’Angleterre a battu l’Afrique du Sud, le Pays de Galles reste sur huit victoires d’affilée, l’Irlande est toujours dure à battre à Lansdowne Road – l’Australie le sait depuis un quart de finale mémorable en 1991 – et la France, dixit Hart, «on ne peut jamais savoir». Les nouvelles modifications du règlement, sanctionnant le hors-jeu toujours davantage, favoriseront les défenses au profit des attaques et beaucoup de rencontres pourraient se décider sur des coups de pieds de pénalité. C’est un des paradoxes de la compétition où les télévisions n’ont jamais été aussi nombreuses (120 chaînes) mais où le spectacle et les essais risquent de devenir une denrée rare. La dispersion sur 18 sites ne favorisera pas non plus l’engouement du public même si, çà et là, sur certains stades mythiques, le cœur et les chœurs y seront. La France gagnée par un brin de nervosité Parce que ses derniers résultats l’ont exclu du carré des favoris, le XV de France se sent gagné par une pointe de nervosité à trois jours de son match d’ouverture de Coupe du monde face au Canada. Et affronter d’entrée l’adversaire le plus difficile du groupe n’est pas fait pour ramener une sérénité envolée depuis le catastrophique Tournoi des Cinq Nations au printemps. Les visages souriants à l’arrivée des troupes lundi, après une semaine de détente en famille, ont peu à peu cédé la place à des masques faits de concentration et de craintes. Suivant une technique éprouvée par les footballeurs, les patrons du XV de France ont décidé de passer les journées de mercredi et vendredi à huis clos. «Tout le monde peut comprendre que les joueurs sont ici pour gagner leur match de samedi. Ils ne sont pas venus à la Coupe du monde pour répondre aux questions des journalistes ou signer des autographes», a lancé le manager général Jo Maso. «Ils ont besoin d’un peu de tranquillité pour avoir le temps de se concentrer sur le match qui arrive. Nous n’avons rien contre personne mais nous voulons travailler dans le calme». «D’ailleurs, nous ne sommes pas les seuls à nous entraîner à huis clos», a-t-il poursuivi. «Toutes les autres équipes font de même. Car je crois que personne n’a envie de voir révéler à ses adversaires ses choix tactiques. Je vous rappelle que c’est la Coupe du monde». Pour ajouter à la tension qui gagne doucement les esprits et les attitudes, l’entraînement de mardi a provoqué le mécontentement des joueurs. Retrouver la confiance Plusieurs spectateurs, venus assister aux gammes des Bleus, se sont permis de railler les acteurs ou de faire des commentaires désobligeants lorsque l’un d’eux laissait échapper un ballon ou manquait un coup de pied. «Ce n’était pas du tout drôle», a noté Maso. «Les commentaires étaient inutiles et cela a un peu agacé les joueurs, ce que je peux comprendre». «Nous sommes à trois jours du premier match et ils n’ont nul besoin de sarcasmes ou de railleries». Ils en ont d’autant moins besoin que les dernières prestations françaises prêteraient plutôt à pleurer le plus passionné des supporters. La défaite (54-7) en juin à Wellington, la plus lourde de l’histoire des Français, a fortement marqué les esprits d’autant qu’est venu s’y ajouter le revers subi contre les Gallois à Cardiff au mois d’août (34-23). Le XV de France reste sur trois défaites consécutives et les seuls succès qu’il a enregistrés le furent contre des équipes de seconde division, les Roumains et les Samoa. De plus, entamer la Coupe de monde face à son principal rival dans la Poule C ne fait qu’ajouter aux inquiétudes et à la crainte d’un nouveau revers. «Notre objectif suprême est ce premier match, a commenté Maso. Nous avons vécu une mauvaise année et nous avons besoin de renouer avec la victoire. Si nous passons bien ce premier cap, je crois que cela sera plus facile par la suite». Cette rencontre pourrait se révéler décisive pour l’attribution de la première place de la poule, synonyme de qualification directe pour les quarts de finale. Les Namibiens, qui participent à leur première Coupe du monde, et les Fidjiens, qui ne s’étaient pas qualifiés il y a quatre ans, ne semblent pas assez solides pour contrarier la hiérarchie. «Nous avons besoin d’un déclic pour retrouver notre confiance», soutient Maso. «Et cela passe par une bonne performance samedi». La nervosité peut enfin s’expliquer par l’impatience de certains joueurs à savoir s’ils se verront offrir leur chance dans une équipe qui a été profondément remaniée. L’entraîneur Jean-Claude Skrela devait leur communiquer mercredi après-midi la liste des 22 élus pour cette première rencontre ainsi que le XV de départ. «Les huit qui suivront le match avec nous dans les tribunes doivent se sentir tout autant impliqués que ceux qui seront sur le terrain», a expliqué Maso. «Nous avons toujours dit les choses clairement et aucun ne pourra nourrir de regret». «Une Coupe du monde cela se dispute à 30 et les résultats sur le terrain dépendent aussi de ceux qui ne jouent pas».
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