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Actualités - Chronologie

(Supplément) L'évolution de l'Internet

Il y a quelques années, la RAND Corporation, le groupe d'experts américains le plus en vue de la guerre froide, fit face à un problème stratégique important. De quelle façon les autorités américaines pourraient-elles communiquer sans problèmes après une guerre nucléaire ? L'Amérique, suite à une guerre nucléaire, aurait besoin d'un réseau de commandes et de contrôle, relié de ville en ville, d'État en État, de base en base. Peu importe à quel point ce réseau serait blindé et protégé, son câblage et ses commutateurs resteraient vulnérables à une explosion atomique. Une attaque nucléaire réduirait n'importe quel réseau en lambeaux. De quelle façon ce réseau serait-il commandé et contrôlé ? Toute autorité centrale serait une cible évidente pour un missile ennemi. Le centre du réseau serait le premier endroit visé. La RAND s’est attaquée à ce casse-tête dans le plus grand secret et a trouvé une solution audacieuse. Le projet (une idée de Paul Baran, de la RAND) fut rendu public en 1964. En tout premier lieu, le réseau n’aurait «aucune autorité centrale». Par ailleurs, il serait conçu dès le départ pour opérer même s’il est en lambeaux. Les principes étaient simples. On assumerait en tout temps que le réseau est inefficace. Il serait conçu pour fonctionner à la «va comme je te pousse» pour transcender sa propre inefficacité. Tous les nœuds (nodes) dans le réseau seraient égaux entre eux, chaque nœud ayant autorité pour être l’auteur, passer et recevoir des messages. Les messages seraient divisés en paquets (packets), chaque paquet adressé séparément. Chaque paquet serait originaire d’un nœud source pour se diriger vers un nœud destination. Chaque paquet serpenterait dans le réseau sur une base individuelle. Le chemin emprunté par un paquet serait sans importance, seul le résultat final compte. Un paquet serait lancé d’un nœud à un autre, telle une patate chaude, plus ou moins dans la direction de sa destination, jusqu’à ce qu’il parvienne au bon endroit. Si de grosses sections du réseau étaient détruites, cela n’aurait tout simplement pas d’importance; les paquets resteraient aéroportés et circuleraient par les nœuds qui auraient survécu. Ce mode de livraison au hasard peut sembler inefficace si on le compare à un système comme le téléphone, mais il serait extrêmement résistant. Premiers essais : Arpanet Durant les années 60, cet intrigant concept d’un réseau commutateur de paquets, décentralisé et à l’épreuve des explosions, ne fut pas pris au sérieux par la RAND, le MIT et la UCLA. Le laboratoire national de physique d’Angleterre construisit le premier prototype de réseau basé sur ces principes en 1968. Peu de temps après, l’agence des projets de recherche avancés du Pentagone décida de financer aux États-Unis un projet plus gros et plus ambitieux. Les nœuds du réseau seraient des super-ordinateurs très rapides (ou ce qui était considéré comme des super-ordinateurs à l’époque). Il s’agissait d’appareils rares et de grande valeur dont l’agence avait besoin pour bâtir un réseau solide dans l’intérêt des projets nationaux en recherche et développement. À l’automne 1969, ce premier nœud fut installé à la UCLA. En décembre 1969, quatre nœuds du réseau naissant étaient en place, il fut appelé ARPANET, du nom de son commanditaire, le Pentagone. Les quatre ordinateurs pouvaient transférer des données sur des lignes de transmission dédiées à haute vitesse. Ils pouvaient même être programmés à distance à partir d’autres nœuds. Grâce à ARPANET, les scientifiques et les chercheurs étaient en mesure de partager les ordinateurs sur de longues distances. Ce fut un service très pratique; le temps d’ordinateur coûtait très cher au début des années 70. En 1971, le réseau ARPANET était constitué de 15 nœuds; en 1972, il passait à 37 nœuds. Pendant la seconde année d’opération, un fait singulier devint clair. Les utilisateurs de l’ARPANET faussaient le partage du temps d’ordinateur pour en faire un bureau de poste électronique dédié, super rapide et subventionné par l’Administration fédérale. Le principal trafic sur ARPANET n’était pas constitué par de l’informatique à distance; il était utilisé pour transmettre des nouvelles et des messages personnels. Les chercheurs utilisaient l’ARPANET pour collaborer sur des projets, pour échanger des notes de travail et éventuellement pour des bavardages sans retenue. Les gens avaient leur propre compte personnel sur les ordinateurs de l’ARPANET, et leur propre adresse personnelle pour le courrier électronique. Non seulement ils utilisaient l’ARPANET pour des communications de personne à personne, mais de plus ils étaient enthousiasmés par ce service, beaucoup plus enthousiasmés que par l’informatique à distance. Cela se passait peu de temps avant l’invention des listes de diffusion, une technique de diffusion ARPANET avec laquelle un seul message pouvait être expédié à un grand nombre de souscripteurs sur le réseau. Fait intéressant, une des premières listes de diffusion populaires fut «SF-LOVERS» destinée aux amateurs de science-fiction. Discuter de science-fiction sur le réseau n’avait rien à voir avec le travail et faisait froncer les sourcils à plusieurs administrateurs des ordinateurs ARPANET, mais cela n’empêche pas les listes de diffusion de progresser. L’arrivée du TCP/IP Durant les années 70, le réseau ARPANET prit de l’ampleur. Sa structure décentralisée permettait une croissance facile. Contrairement aux réseaux corporatifs standards d’ordinateurs, le réseau ARPANET pouvait accommoder plusieurs sortes de machines différentes. En outre, ces machines étaient capables de parler le langage des paquets commutateurs du nouveau réseau anarchique. Leur marque, leur contenu et même leur propriétaire n’avaient aucune importance. Le protocole de communication original du réseau ARPANET était connu sous le nom de NCP, «Network Control Protocol» (Protocole de contrôle réseau), mais avec le temps et l’amélioration des techniques, le NCP fut remplacé par un protocole de haut niveau, plus sophistiqué, connu sous le nom de TCP/IP. TCP, ou «Transmission Control Protocol» (Protocole de contrôle de transmission), convertit les messages en suites de paquets à la source, puis les rassemble en messages à la destination. IP, ou «Internet Protocol» (Protocole Internet) gère l’adressage, s’assurant que les paquets voyagent de nœuds en nœuds et même de réseaux en réseaux constitués de différents standards, comme Ethernet, FDDI et X.25. Déjà en 1977, TCP/IP était utilisé par d’autres réseaux pour se relier à l’ARPANET. L’ARPANET continua de subir un contrôle serré, au moins jusqu’en 1983, lorsque sa branche militaire cessa d’exister pour être remplacée par MILNET. Mais TCP/IP les reliait tous. Et même l’ARPANET, malgré sa croissance, devint un voisin de plus en plus petit parmi la vaste galaxie toujours grandissante des autres machines reliées. Alors que les années 70 et 80 s’égrenaient, plusieurs groupes sociaux différents se retrouvèrent en possession de puissants ordinateurs. C’était relativement simple de connecter ces ordinateurs dans le «réseau des réseaux» toujours en croissance. Alors que l’usage du TCP/IP se faisait de plus en plus habituel, des réseaux entiers avaient la possibilité de faire partie de l’Internet, et adhérèrent dans le désordre. Depuis que le logiciel, appelé TCP/IP, était devenu du domaine public, et que toute la technologie de base était décentralisée et de nature anarchique, il était difficile d’empêcher les gens d’embarquer et de se connecter ça et là. En réalité, personne ne désirait les empêcher de se joindre aux ramifications de ce réseau complexe, qui fut connu plus tard sous le nom de «Internet». Le branchement sur Internet ne coûte rien, ou presque, au contribuable, puisque chaque nœud est indépendant et doit gérer ses propres finances et besoins techniques. De même que pour le réseau téléphonique, le réseau d’ordinateurs devint progressivement de plus en plus utile alors qu’il embrassait des territoires constitués de gens et de ressources de plus en plus grands. Un télécopieur n’est utile que si tout le monde en possède un. Jusqu’à ce que chaque personne possède son télécopieur, il demeure une curiosité. L’ARPANET fut une curiosité pendant quelque temps. Puis les réseaux d’ordinateurs devinrent une nécessité absolue. Les années 80 : Internet En 1984, la Fondation nationale de la science (National Science Foundation) marqua sa présence par l’entremise de son Bureau sur l’informatique avancée (Office of Advanced Scientific Computing). Le nouveau NSFNET imprima une allure ultra-rapide dans le progrès de la technique, connectant des super-ordinateurs nouveaux, plus rapides, plus performants, en utilisant des liens plus gros, plus rapides, mis à jour et étendus, en 1986, 1988, 1989. Et d’autres agences gouvernementales emboîtèrent le pas: la NASA, l’Institut national de la santé (National Institutes of Health), le département de l’énergie (Department of Energy), chacun gérant une stratégie numérique différente à l’intérieur de la confédération de l’Internet. Les nœuds de ce réseau des réseaux en croissance étaient constitués de plusieurs variétés. Des ordinateurs étrangers, et quelques ordinateurs américains, choisirent de se démarquer par leur localisation géographique. Les autres furent regroupés à l’intérieur des 6 domaines Internet de base: gov, mil, edu, com, org et net (ces abréviations peu élégantes sont une des caractéristiques du protocole TCP/IP). gov, mil et edu sont utilisés pour décrire les institutions gouvernementales, militaires et éducationnelles respectivement, ils représentent les pionniers depuis que l’ARPANET débuta ses recherches de haute technologie concernant la sécurité nationale. com désigne des institutions «commerciales», qui envahirent le réseau, entourées par une poignée d’institutions sans but lucratif : org (les ordinateurs «net» étaient utilisés comme passerelle entre les réseaux). La fin d’ARPANET L’ARPANET expira officiellement en 1989, victime de son succès éclatant. Les utilisateurs ne remarquèrent rien puisque les fonctions d’ARPANET sont non seulement demeurées, mais ce sont également améliorées. L’utilisation du standard TCP/IP dans les réseaux d’ordinateurs est maintenant généralisée. En 1971, seul 4 nœuds constituaient l’ARPANET. Aujourd’hui, des dizaines de milliers de nœuds sont présents dans l’Internet, répartis dans plus de 42 pays, d’autres s’y ajoutant chaque jour. Plusieurs millions de personnes utilisent ce gigantesque réseau, père de tous les réseaux d’ordinateurs. L’Internet est particulièrement populaire chez les scientifiques, et c’est probablement l’instrument scientifique le plus important de la fin du XXe siècle. L’incroyable facilité d’accès qu’il offre aux données spécialisées et aux communications personnelles a grandement aidé à multiplier les recherches scientifiques. Les années 90 : croissance fulgurante La croissance de l’Internet au début de 1990 fut spectaculaire, presque féroce. L’Internet s’est répandu plus rapidement que les téléphones cellulaires et les télécopieurs. En 1993 sa croissance était de 20% par mois. Le nombre de machines hôtes avec des connexions directes TCP/IP double chaque année depuis 1988. L’Internet s’est détaché dès ses origines militaires et d’institutions de recherche pour faire son entrée dans les écoles élémentaires, les bibliothèques publiques et le secteur commercial. Pourquoi les gens veulent-ils être «sur Internet» ? La raison la plus simple est la liberté. L’Internet est un des rares exemples d’une anarchie fonctionnelle, moderne et véridique. Il n’y a pas «d’Internet Inc.» Il n’y a aucun censeur officiel, aucun patron, aucun conseil d’administration, aucun actionnaire. En principe, chaque nœud peut parler d’égal à égal avec un autre nœud, du moment qu’il respecte les règles du protocole TCP/IP, qui ne sont que des règles techniques et non sociales ou politiques (certains se sont battus pour une utilisation commerciale d’Internet, mais cette situation a été rapidement renversée alors que les compagnies fournissaient leurs propres liens). L’anarchie de l’Internet peut paraître curieuse ou même artificielle, mais cela relève du gros bon sens. C’est un peu comme «l’anarchie» de la langue française. Personne ne loue cette langue et elle n’appartient à personne. Comme francophone, vous avez la responsabilité de parler français correctement et d’en faire ce que vous voulez (même si les gouvernements fournissent une aide substantielle dans l’apprentissage de la lecture et l’écriture). Les gens parlent, discutent, écrivent et cela fait évoluer la langue, elle est utile; elle devient même fascinante et intéressante. Même si beaucoup de personnes gagnent leur vie à utiliser, exploiter et enseigner la langue française, celle-ci demeure un bien public, une propriété publique. C’est la même chose pour Internet. La langue française se porterait-elle mieux si «La Langue Française Inc.» avait un conseil d’administration et un directeur général ou un président ? Il y aurait probablement un peu moins de mots français et un peu moins de bonnes idées. Les gens sur Internet ont le même sentiment à propos de leur institution. C’est une institution qui résiste à l’institutionnalisation. L’Internet appartient à tout le monde et à personne à la fois. Chaque groupe a ses propres revendications. Les gens d’affaires veulent qu’Internet repose sur de solides fondations financières; les gens du gouvernement veulent qu’Internet soit mieux contrôlé; les académiciens veulent qu’il soit consacré uniquement à l’éducation; les militaires le veulent sécuritaire et à l’épreuve de l’espionnage, et ainsi de suite. Toutes ces sources de conflits demeurent étonnamment stables aujourd’hui, et l’Internet, jusqu’à ce jour , reste anarchique. Il y avait un temps où la haute vitesse du NSFnet et ses lignes à grande capacité étaient considérées comme «l’épine dorsale» de l’Internet (Internet Backbone), et leurs propriétaires les utilisaient pour régner sur Internet. Mais aujourd’hui il en existe au Canada, au Japon et en Europe; il y a même des épines dorsales privées appartenant à des entreprises et conçues spécialement pour transporter les données d’affaires. Aujourd’hui, même des ordinateurs personnels peuvent devenir des noeuds sur Internet. Les services d’Internet Mais qu’est-ce qu’un individu peut faire avec Internet ? Fondamentalement quatre choses: le courrier électronique, les groupes de discussion, l’informatique longue distance et le transfert de fichiers. Le courrier Internet c’est le «e-mail», le courrier électronique, considérablement plus rapide que la poste normale, que les utilisateurs réguliers d’Internet appellent dédaigneusement le «snailmail» (la poste à pas de tortue). Le courrier électronique est semblable au télécopieur, c’est du texte électronique, mais vous n’avez pas à payer pour l’utiliser (enfin pas directement) et il est d’une portée mondiale. On peut également expédier des logiciels et des images numériques par le courrier électronique. Les groupes de discussions ou «newsgroups» forment à eux seuls un univers à part. C’est l’univers des nouvelles, des débats et des argumentations connu généralement sous le nom de «USENET». Le USENET est en réalité très différent de l’Internet. Il est plutôt une énorme masse tourbillonnante de bavardages, de gens avides de nouvelles vagabondant dans l’Internet et prenant part à différentes discussions. Le USENET n’est pas un réseau physique, c’est un ensemble de conventions sociales. À tout moment il y a quelques 30000 groupes de discussions dans le USENET et leurs discussions génèrent près de 14 millions de mots dactylographiés chaque jour. Bien entendu, une grande part de ces discussions concerne les ordinateurs, mais la variété des sujets discutés est énorme et elle ne cesse de s’accroître. Plusieurs journaux et publications sont publiés sur le USENET et c’est gratuit. Le courrier électronique et les groupes de discussions sont tous deux disponibles à grande échelle, même en dehors du noyau haute vitesse de l’Internet lui-même. Les nouvelles et le courrier sont facilement accessibles par lignes téléphoniques standards. L’informatique longue distance fut l’inspiration originale de l’ARPANET et c’est encore aujourd’hui un service très utile pour les programmeurs qui possèdent des comptes sur des ordinateurs très puissants. Les scientifiques bénéficient également de la puissance des super-ordinateurs. Les bibliothèques offrent leurs catalogues de fiches électroniques gratuitement pour la recherche. D’énormes catalogues sur CD-Rom sont de plus en plus disponibles par ce service. Et il existe une extraordinaire quantité de logiciels gratuits. Les transferts de fichiers permettent aux utilisateurs d’Internet d’avoir accès à des machines distantes pour la cueillette de programmes ou de documents. Plusieurs milliers d’ordinateur sur Internet permettent à quiconque de les accéder anonymement pour le transfert de fichiers publics, tout à fait gratuitement. Ce n’est pas une petite affaire puisque des livres entiers peuvent être transférés en quelques dizaines de minutes en utilisant un accès direct sur Internet. Aujourd’hui, il existe plusieurs millions de ces fichiers publics disponibles à tous ceux qui en font la demande (et plusieurs autres millions de fichiers disponibles aux gens qui ont des comptes sur ces ordinateurs). Le transfert de fichiers sur Internet est devenu une nouvelle forme de publication, par laquelle le lecteur copie simplement le travail sur demande, dans la quantité qu’il ou elle désire, gratuitement. Des programmes Internet tels que «archie», «gopher», et «WAIS» ont été conçus pour cataloguer et explorer ces énormes archives de matériel. Conclusion Le réseau non dirigé, anarchique, avec des millions de membres, que représente l’Internet s’accroît à une allure indescriptible. Tout ordinateur suffisamment puissant est un candidat potentiel pour l’Internet. Aujourd’hui ce type d’ordinateur se vend à un prix inférieur à $2000 et des modèles sont entre les mains d’un nombre incalculable de gens à travers le monde. Le réseau ARPANET, conçu pour assurer le maintien d’une société ravagée après un holocauste nucléaire, fut étouffé par son enfant mutant qu’est l’Internet, qui est totalement hors de contrôle et qui s’accroît exponentiellement en un village électronique d’après-guerre froide. L’accroissement d’Internet aujourd’hui ressemble à l’accroissement des ordinateurs dans les années 70, même s’il est plus rapide et plus important. Encore plus important, peut être, parce que cela offre aux ordinateurs personnels un moyen peu coûteux d’accès à des ressources à l’échelle planétaire.
Il y a quelques années, la RAND Corporation, le groupe d'experts américains le plus en vue de la guerre froide, fit face à un problème stratégique important. De quelle façon les autorités américaines pourraient-elles communiquer sans problèmes après une guerre nucléaire ? L'Amérique, suite à une guerre nucléaire, aurait besoin d'un réseau de commandes et de contrôle, relié de ville en ville, d'État en État, de base en base. Peu importe à quel point ce réseau serait blindé et protégé, son câblage et ses commutateurs resteraient vulnérables à une explosion atomique. Une attaque nucléaire réduirait n'importe quel réseau en lambeaux. De quelle façon ce réseau serait-il commandé et contrôlé ? Toute autorité centrale serait une cible évidente pour un missile ennemi. Le centre du réseau serait le premier...