Auteur de plus de trente ouvrages, Ibrahim al-Kaouni semble avoir le vent en poupe aux éditions Dar-an-Nahar. Après la publication de Fi talab al namouss al-mafkoud, textes à réflexions morales, et al Charkh, roman épique (dont nous avions d’ailleurs fait la recension dans ces mêmes colonnes), voilà d’un coup, en devanture des librairies, trois œuvres nouvelles qui font écho et suite aux parutions des mois passés. Tout d’abord ce magnifique Amthal al-zaman (les proverbes du temps) – 244 pages – à l’image de cette sorte d’algèbre des valeurs morales qu’al-Kaouni a dejà cultivée à travers l’inspiration faussement disparate de Fi talab al namouss al-mafkoud (En exigeant l’honneur perdu). Livre à la fois dense et léger où les textes sont de simples aphorismes, des maximes, des pensées, des méditations, des reflexions, des observations, des notes, des annotations. Sur le temps, bien sûr, mais aussi la passion, la beauté du désert, la noblesse du cœur, l’esclavage, les femmes, l’attachement, la dépossession, la matière. Petite musique aux sonorités belles d’une partition aux indications multiples. Faut-il rappeler que l’auteur est né en 1948 en Libye, qu’il appartient aux tribus touarègues et qu’ayant fait des études littéraires à l’Institut Gorki de Moscou, il vit aujourd’hui dans les Alpes suisses? Que ses ouvrages ont été traduits dans plus de vingt-cinq langues? Pour en revenir à ce superbe Amthal al-zaman, Ibrahim al-Kaouni cisèle ses propos avec une finesse d’orfèvre et polit son verbe comme un sculpteur rabote minutieusement le bois. Phrases courtes, denses, percutantes au gré de l’inspiration et du sujet qu’il «pêche» dans le vaste répertoire de la vie et du quotidien. Livre moderne dans sa formulation mais où la sagesse est ancestrale. Lapalissades peut-être pour les uns, évidences pour les autres, mais fruit d’une longue réflexion assurément. En petites phrases brèves, concises, aux métaphores souvent surprenantes ou d’une étonnante clarté, cette littérature où se mêlent pessimisme, sens de la religion, surtout musulmane, et des traditions, riches sonorités arabes et rigueur de réflexion occidentale, lyrisme oriental, tout cela est dextrement coulé dans ces pensées enserrées comme des bijoux dans l’écrin des mots puisés à la source même de la vie. Pour paraphraser un jugement de Mauriac sur l’amour, on peut très bien dire qu’une seule parole profonde sur la vie est le prix d’une vie intensément vécue. Et c’est ce que démontre en toute simplicité Ibrahim al-Kaouni en ces pages lumineuses. Dans un registre absolument différent, ne gardant que le goût du lyrisme (il faut bien en convenir ici un tantinet échevelé) et d’une prose arabe flamboyante et châtiée, se déploient ces deux romans épiques (al-Bilbal –142 pages et Bark el-Khalb – 233 pages –toujours édités à Dar-an-Nahar) suite d’une saga-fleuve où, après le thème de la gémellité et celui du sens des origines, Ibrahim al-Kaouni aborde avec un bonheur renouvelé et une même verve inspirée, le thème du malheur de forcer les événements et de triompher de l’adversité ainsi que celui de «vivre» une patrie. Patrie morale, d’adoption ou de cœur, l’amour indéfectible d’une terre, surtout celle des origines. De n’importe quel angle qu’on aborde cette œuvre touffue et énorme, au sens «hugolien» du terme, on est séduit par sa diversité, ses richesses thématiques mêlant avec talent et subtilité les courants littéraires les plus modernes aux conceptions le plus profondément arabes d’un roman frémissant de vie, aux rebondissements multiples et au symbolisme perceptible. Prose chatoyante et somptueuse, chargée d’un lyrisme torrentiel et d’une poésie brûlante même si elle est parfois emphatique. Voilà la mouvante mais inlassable vérité de l’existence à travers les diaprures d’une langue arabe puissante puisée avec sagesse, comme une eau précieuse du fond d’un puits, aux sources même des traditions du désert libyen, fief des tribus à l’étonnant instinct qui leur permet de défier toutes les hostilités, y compris celles de la nature… Citations Le temps qui meurt dans la montre vit en dehors de la montre. Le montre, une machine à tuer le temps. Le temps est un esprit dont la montre est le corps. La peur de la pauvreté est un mal plus grand que la pauvreté. Ni les djinns ni les bêtes ne font peur à l’homme. Ce que craint l’homme c’est l’homme. L’eau, la poésie de la nature. Le temps, la poésie de l’éternité. Avec l’eau on s’achemine vers la vie. Avec le temps on s’achemine vers la mort. Le temps dans une montre dorée est une valeur : et l’or, dans une montre dorée, est un métal. La danse, musique du corps. La musique, la danse de l’âme. On ne devient pas esclave de la matière, si la matière ne nous promettait la liberté. Esclave est né l’argent mais ce sont les hommes qui en font un maître. Avec la foudre, l’eau du ciel allume un feu pour se réchauffer. La terre pour l’eau est une patrie. Et le ciel pour l’eau un exil . (Citations traduites d’«Amthal al-Zaman»)
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