Avant-guerre, les galeries d’art au Liban avaient, comme bien d’autres institutions, suivi une courbe ascendante. Le début des années 70 a vu l’émergence d’un marché à part entière, dans un Beyrouth prospère vers lequel convergeaient de nombreux talents. Depuis, trente ans ont passé et le panorama artistique s’est considérablement transformé. Certaines galeries ont disparu, d’autres ont survécu ou ont vu le jour. Comment ont-elles évolué, quels sont leurs préférences, leurs espoirs, leurs déceptions ? Leurs luttes aussi. Un dossier actif qui mérite qu’on s’y arrête (*) : Un parquet blond, un éclairage discret et efficace, pas plus d’une dizaine de toiles sur les murs : la galerie «Alice Mogabgab» est un espace léché. Sa propriétaire, qui lui a donné son nom, a quitté son appartement du deuxième étage d’un immeuble de Horch Tabet, à Sinn el-Fil, où elle avait fondé sa première galerie, «France-Art», en 1994, pour s’installer au rez-de-chaussée d’une bâtisse donnant sur une des avenues les plus fréquentées d’Achrafieh. «Je veux être au plus près des gens, des passants, des automobilistes, pour leur transmettre un message», explique la galeriste. Ce message est simple : «Imposer le bon goût». Avec Alice Mogabgab, il est difficile de parler de cotes de prix, de situation économique, de concurrence : toutes ces considérations ne pèsent pas lourd – en apparence du moins – face à l’art. Dans ses réponses, elle revient toujours au sujet qui la préoccupe : le Beau, avec un «b» majuscule. «Je ne suis pas une femme d’affaires, affirme-t-elle avec énergie, mais je n’applique qu’une seule règle : il n’y a que le Beau qui se vend». Un égoïsme partagé En 1991, la jeune diplômée en histoire de l’art quitte la capitale française pour revenir s’installer dans son pays. «Je me suis donnée trois ans pour m’établir professionnellement». Un épisode douloureux de sa vie change la donne : «Quand on n’a plus rien à perdre, on prend des risques, sans plus se soucier de quoi que ce soit d’autre». 1997 : «Alice Mogabgab» installe ses quartiers en pleine ville. C’est une des rares galeries libanaises qui porte le nom de son propriétaire : «C’était pour moi comme une profession de foi : je me montrais telle que j’étais». À l’écouter parler, il est clair que la jeune femme aime son indépendance avant toute chose. «Mes expériences de collaboration avec les autres galeries ont été très limitées», reconnaît-elle. Et pour cause : Alice Mogabgab a débuté dans le métier en exposant les artistes étrangers déjà cotés, en particulier les Français : une véritable brèche dans le milieu de l’«art dealing» libanais. Tout en continuant de suivre ses peintres préférés, elle travaille depuis une période récente avec de jeunes espoirs, la plupart du temps étrangers. Le nombre d’accrochages annuels varie «entre 7 et 10, selon mes envies et mes besoins personnels». Car le premier public de la galerie, c’est bien la galeriste elle-même. «L’arrivée d’un tableau est pour moi une véritable fête, un moment unique». Comme tous les marchands de tableaux, Alice Mogabgab connaît la passion de posséder, ne serait-ce que quelques semaines, une œuvre qui lui plaît. Mais dans le même temps, la galerie doit pouvoir permettre de «fréquenter la peinture». Elle ajoute même : «Montrer le Beau, c’est pour moi inévitable; si je ne le fais pas, je ressens immédiatement un sentiment de culpabilité !» Découvrir, posséder, vendre, montrer la peinture : voilà en quoi consiste un travail de galeriste, qu’Alice Mogabgab qualifie d’«égoïsme partagé». Elle qui considère comme un plaisir absolu d’«arriver la première à l’heure d’ouverture d’un musée» observe cependant avec attention l’effet que produisent les œuvres sur son public : «Les réactions sont souvent contradictoires, mais lorsque les acheteurs potentiels repèrent un tableau, leur attirance vers lui est presque sensuelle. Devant leur émotion, le marchand n’a rien à dire : pendant ce court instant, il n’existe pour ainsi dire presque plus». Si Alice Mogabgab sait s’effacer et rester discrète au bon moment, elle souhaite cependant «laisser une trace», comme ces deux marchands d’art qu’elle admire particulièrement : Ambroise Vollard et Durand-Ruel, qui est mort ruiné, entouré de plus de mille toiles impressionnistes, qu’il avait passionnément accumulées... (*) Voir «L’Orient-Le Jour» des 29 juin, 7, 14, 28 juillet et 20 août.
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