À Beyrouth, immeubles, tours et centres commerciaux poussent comme des champignons, mais des champignons difformes, de plus en plus larges et de plus en plus hauts. Le béton est roi dont le territoire à assujettir est tout espace non construit, toute parcelle de terrain, boisée ou non et bénéficiant encore des rayons du soleil. Ce qui fait qu’on a souvent devant soi des constructions élevées on ne sait comment, obéissant à l’exiguïté des lieux et défiant toutes les règles de la symétrie ou de l’harmonie. On dirait des cubes de toutes dimensions, jetés çà et là comme par pur hasard. Notre capitale au passé prestigieux, entourée de magnifiques collines verdoyantes, délicieuses demeures des dieux antiques, n’est plus hélas qu’amas de béton armé qui repousse même les regards les moins aiguisés et les moins avertis contre les spectacles inesthétiques. La verdure, l’air et la lumière sont bannis ou presque de nos rues où il faisait si bon flâner les soirs d’été. L’individu est pourchassé et traqué, poursuivi et assiégé, oppressé et comprimé par les puissantes pieuvres modernes aux tentacules d’acier, à la grande satisfaction des constructeurs qui obéissent à cette idée fixe : augmenter leurs capitaux au dépens de tous et de tout. L’empire du béton, s’étendant à peu près partout et dans toutes les directions, ne laisse au piéton que quelques boulevards aux moteurs vrombissants et des ruelles sans trottoirs semées d’embûches. Il se voit alors acculé à se réfugier dans ces hautes cages de béton préparées spécialement à son intention ; c’est seulement dans ces espaces-prisons qu’il retrouve la paix et le calme. Loin de moi l’idée qu’il ne faut pas construire, bien qu’à Beyrouth 300 000 appartements soient vides, ou parce que la moitié des Libanais a émigré vers l’Europe et les deux Amériques, ou bien parce que l’autre moitié de plus en plus appauvrie ne peut plus acheter ces soi-disant appartements luxueux qu’on lui propose. D’accord pour construire mais pas à n’importe quel prix, pas au prix de notre environnement, au prix de notre santé et de notre vie. Il y a des règles, il y a des normes et des critères, il y a la beauté et l’harmonie des rues et des avenues bien alignées, offrant la perspective qui plaît aux yeux, qui soulage le cœur et attire les touristes. En effet, une belle capitale n’est-elle pas une source de revenus pour l’État ? Bien sûr que si. Un seul homme a osé et a fait de Paris une des plus belles villes du monde en restructurant son espace urbain et en traçant des boulevards dignes d’admiration. C’est grâce à lui, donc à Napoléon III et à bien d’autres pour être juste, que la capitale française reçoit des millions de touristes tous les ans et rapporte des millions de francs aux caisses de l’État. Et Beyrouth, pourquoi ne serait-elle pas la perle de la Méditerranée orientale ? Pour ce, menons une campagne de sensibilisation par tous les médias (radio, télévision et presse écrite) pour rendre les gens conscients des problèmes esthétique. Pourquoi n’aurait-on pas, une fois par semaine au moins, un programme sur le petit écran à l’intention des architectes et des promoteurs de l’immobilier où l’on montrerait les beaux quartiers d’autres capitales ? Pourquoi ne créerait-on pas un prix pour la plus belle réalisation sur le plan de l’urbanisme ? Pourquoi ne ferait-on pas appel à des urbanistes étrangers pour donner des conférences sur le sujet ? Notre ville n’est pas uniquement un lieu où nous faisons des affaires, c’est là que nous vivons avec les êtres qui nous sont chers, où nous dormons, où nous ouvrons les yeux sur des matins radieux, où nous aimons. Notre ville n’est pas seulement un corps mais également une âme et une âme qui respire. Le béton étouffe cette âme par son poids et son épaisseur.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats À Beyrouth, immeubles, tours et centres commerciaux poussent comme des champignons, mais des champignons difformes, de plus en plus larges et de plus en plus hauts. Le béton est roi dont le territoire à assujettir est tout espace non construit, toute parcelle de terrain, boisée ou non et bénéficiant encore des rayons du soleil. Ce qui fait qu’on a souvent devant soi des constructions élevées on ne sait comment, obéissant à l’exiguïté des lieux et défiant toutes les règles de la symétrie ou de l’harmonie. On dirait des cubes de toutes dimensions, jetés çà et là comme par pur hasard. Notre capitale au passé prestigieux, entourée de magnifiques collines verdoyantes, délicieuses demeures des dieux antiques, n’est plus hélas qu’amas de béton armé qui repousse même les regards les moins aiguisés et les...