Après 37 jours de bombardements, les 2,5 millions d’habitants de Belgrade s’efforcent de préserver un semblant de normalité dans leur vie quotidienne, mais l’absence de perspectives de paix affecte de plus en plus leur moral. «Combien cela va-t-il durer, des semaines, des mois ? Que nous veut-on, nous tuer tous ?» : les mêmes questions fusent dans la rue où les files d’attente qui, dès les premières heures de la matinée, s’allongent devant les débits de tabac et les administrations de quartier qui vendent des bons d’essence, désormais rationnée à 20 litres par mois et par voiture, contre 40 litres en avril. «À chaque détonation, je vomis, je ne dors pas, les calmants ne m’aident plus», confie une journaliste qui habite sur une hauteur de la ville d’où elle voit chaque nuit un même combat inégal entre avions de l’Otan et DCA yougoslave. Jelena, une pharmacienne, affirme avoir vendu trois fois plus de tranquillisants depuis les premiers raids le 24 mars. «Les gens dépriment. Heureusement, nous avons encore des calmants. Mais il faut voir la détresse des malades cardiaques ou des diabétiques qui ne trouvent plus les médicaments indispensables», dit cette jeune femme, qui a épinglé sur sa blouse blanche une cible de tir, symbole dérisoire du défi des Serbes à l’Otan. Les sympathisants de l’ancien chef de file de l’opposition, Vuk Draskovic, avaient vécu comme une bouffée d’oxygène ses critiques contre le pouvoir du président Slobodan Milosevic. Son limogeage mercredi du poste de vice-Premier ministre les a ramenés à la réalité. «On ne voit toujours pas le bout du tunnel», désespère Mladen, un commerçant. Les traits chaque jour un peu plus tirés, les Belgradois s’efforcent de faire vivre la ville à un rythme à peu près normal jusqu’au crépuscule. Malgré la pénurie d’essence, la circulation est relativement animée. Les magasins ont pour consigne d’ouvrir au moins entre 09h00 et 17h00 (07h00 et 15h00 GMT). Certains dépassent largement ces horaires. D’autres ferment à chaque alerte aérienne. Les autorités ont ordonné à tous les salariés de se rendre régulièrement à leur travail et d’y rester jusqu’à 16h00 (14h00 GMT). «Nous sommes désœuvrés, nous passons notre temps à ressasser nos malheurs, à nous raconter comment nous avons passé la nuit», dit Svetlana, employée d’une société commerciale. Svetlana ne peut plus payer son loyer ni ses factures d’électricité : «Ma société a décidé de nous rétribuer désormais en nature : 2 litres d’huile, 2 kg de sucre et 2 kg de farine par mois», explique-t-elle. Les autorités s’efforcent de bien approvisionner les magasins d’alimentation. Mais les prix des produits d’importation ont doublé. Les pâtes, les conserves, le lait en poudre sont les plus demandés. Les marchés dégarnis Il faut se lever tôt pour trouver du sucre et de l’huile, dont les prix ont été gelés, de même que celui du pain, que des boulangeries privées, incapables de couvrir leurs frais, ont cessé de produire. Les paysans épargnent leur maigre ration de carburant. Les marchés de Belgrade sont ainsi de plus en plus dégarnis, alors que d’habitude en cette saison leurs étals croulent sous les fruits et légumes. Depuis le début des frappes, les écoles sont fermées. De nombreux jeunes déambulent pendant la journée dans le centre-ville ou se rencontrent dans les cafés. Les théâtres donnent des représentations gratuites. Les cinémas sont ouverts de 13h00 à 17h00, mais ne projettent que des films anciens. La nuit tombée, la ville se vide. Les chauffeurs de taxi refusent pour la plupart de conduire sur les ponts, cibles privilégiées de l’Otan. Aux premiers bombardements, beaucoup de Belgradois descendent dans les abris. D’autres restent chez eux. Tous se mettent à l’écoute des radios. La plupart des stations locales sont muettes sur les cibles visées. On se branche alors sur les radios internationales qui, parfois en temps réel, rendent compte des bombardements. L’engouement des Belgradois pour les concerts de rock anti-Otan, qui rassemblaient jusqu’à 10 000 personnes début avril, a nettement baissé : seuls quelques centaines de jeunes viennent encore se trémousser place de la République, dans le centre-ville. L’humour n’est plus de mise, les jeux de mots sont oubliés et l’on ne se salue plus par «bombardan», pour «dobar dan» (bonjour, en serbe).
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