Dès qu’ils ont quelques centaines de dinars en poche, Aïdar et ses amis s’échappent de Saddam City, un immense quartier populaire chiite de Bagdad, pour venir frissonner à Luna Park, un des rares lieux de distractions de la ville. Là, ces adolescents de la génération de la guerre du Golfe et de l’embargo se défient à grands cris, passent des heures à parler, à espérer une «vie meilleure» et à se prendre à rêver, parfois, de quitter un des pays les plus fermés au monde. Même à Luna Park, le culte de la personnalité garde ses droits: c’est un portrait géant de Saddam Hussein qui accueille les groupes de jeunes gens en goguette et les petits enfants sagement emmenés par leurs familles. «J’ai un cousin en Hollande, j’aimerais y aller mais je sais que là-bas, si tu n’as pas de travail, c’est très dur», raconte Kadoum, 16 ans, qui gagne sa vie en gardant des voitures. Ses amis, Kassem et Ali, seulement vêtus comme lui d’un pull et d’un pantalon, sont mécanicien et vendeur de gaz. «Moi, je choisirai un pays arabe. La Jordanie», lance Kassem. «Moi, c’est la Libye», lance Ali. Aïdar, 17 ans, interrompt ses amis. Son discours est déjà structuré. «Moi, je veux rester ici, il faut espérer un meilleur avenir pour notre pays, je veux entrer dans l’armée, être dans les télécommunications», dit-il. Aïdar explique qu’il «hait l’Amérique». «Nous n’avons pas la TV par satellite pour voir des films? C’est normal, nous sommes dans un pays d’islam», souligne-t-il. Les adolescents s’interrompent un court instant. Des gardes du corps, pistolet glissé dans la ceinture et arme automatique à la main, font quelques pas, puis leurs véhicules repartent rageusement. Les voitures des montagnes russes, rapiécées, trépignent dans un grand grincement de ferraille épuisé, ponctué de cris et de rires. Un million d’enfants non scolarisés «Aller à l’école, cela ne sert à rien. Et puis il faut aider les parents», reprend Kassem. Difficile d’avoir soif d’instruction dans un pays où les classes moyennes ont volé en éclats et où professeurs et intellectuels, payés moins de 3 dollars par mois, vendent sur les marchés livres, vêtements, bibelots. Le petit groupe se retrouve là, les vendredis, pour occuper une soirée de Ramadan. Ils se cotisent pour payer le taxi, 500 dinars (environ 0,25 dollar). «Quand on est dans le quartier, on traîne, on parle qu’on va se marier. Il n’y a pas grand-chose à faire», déplore Kassem. À l’écart du centre, Saddam City est le grand quartier chiite de Bagdad, une succession de terrains vagues, où errent des chèvres, de tas d’ordures, de maisons basses, occupés par des fermiers venus pour la plupart des régions du Sud. Les jeunes de Saddam City et des autres quartiers populaires n’ont guère de lieux de distractions. Restent les interminables parties de foot et les salles de jeux. Là, un vieil écran de télévision, une simple console, ramenée de Dubaï ou d’Amman, suffisent. Mais tous n’ont pas la chance de pouvoir dépenser 250 dinars pour 15 minutes d’évasion. Le soir, dans les rues plongées dans l’obscurité des délestages tournants, troué par les flammes des braseros, des petits vendeurs de cigarettes, des gamins sont encore en chasse dans le froid humide, pour quelques billets. La mendicité est devenue courante dans les rues d’une capitale qui frappait autrefois les voyageurs par sa prospérité. L’Unicef estime que près d’un million d’enfants irakiens n’ont pas été scolarisés et que 200 000 autres ont quitté prématurément les bancs de l’école en 1997-98 en raison de la dureté des conditions économiques. «Je me demande ce que nous allons faire de nos enfants», lâche un des vendeurs de billets de Luna Park.
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