Un Canadien d’origine algérienne a vécu 16 mois «d’enfer» dans les prisons de son pays natal après que sa femme qu’il avait quittée eut usé de contacts privilégiés pour le faire inculper «d’abandon de famille». «J’ai vécu 491 jours d’enfer. J’ai été torturé pendant 17 jours, on m’a battu, on m’a piétiné, arraché un ongle, cassé une dent», a déclaré Tahar Bekhiti, 42 ans, qui possède la double nationalité depuis 1979. Ses ennuis avec sa femme, Zahia Bouhenia, avec qui il s’était marié en Algérie en 1994, ont débuté après leur arrivée à Montréal, lorsque, à son grand désespoir, elle s’est mise à fréquenter les milieux intégristes de la métropole québécoise. En octobre 1996, il profite d’un voyage en Algérie pour tenter de se «débarrasser» de sa femme. Il explique notamment à son beau-père qu’il ne s’est «surtout pas installé à Montréal pour vivre avec une femme voilée, qui fréquente les Frères musulmans». Rendu furieux par ces explications, le beau-père, raconte-t-il, engage alors un avocat de Maghnia (ouest de l’Algérie), Me Charef, qui le menace de mort, avant finalement de lui voler son passeport canadien et son chéquier. M. Bekhiti réussit à obtenir des papiers provisoires de l’ambassade canadienne à Alger et rentre seul à Montréal en dépouillant sa femme du permis de résidence qu’elle avait obtenu au Canada par son intermédiaire. Il l’abandonne en lui laissant 170 000 dinars (2795 dollars) à titre de pension alimentaire. Appels sans réponse En avril 1997, M. Bekhiti demande le divorce auprès de la Cour supérieure du Québec. En juin de la même année, il retourne en Algérie pour voir sa grand-mère agonisante. C’est alors qu’il est arrêté par des policiers en civil qui, selon lui, agissent sur les ordres d’un autre avocat et cousin de sa femme, Me Hachi Youcef, «qui connaît des colonels, des commandants et qui est le bras droit du juge d’instruction Mahmoud», un autre cousin de sa femme. Le 29 juin, M. Bekhiti comparaît à Maghnia devant le juge Mahmoud, qui menace de lui «faire visiter toutes les prisons algériennes» ou de «lui faire sauter (la) cervelle toute de suite». Il est sur le coup condamné à 22 ans de prison pour «abandon de famille et non-paiement de pension familiale». Pendant son incarcération, à Maghnia et à «la prison de la mort» de Tlemcen, M. Bekhiti multiplie les appels à l’aide auprès de l’ambassade du Canada à Alger. Des prisonniers libérés se chargent de faire parvenir les messages qu’il écrit sur de minuscules bouts de papier. Il n’obtient aucune réponse. Pendant ce temps, l’avocat de sa femme, Me Youcef, en profite notamment pour faire saisir la maison que son père lui avait léguée en héritage et empocher le dividende de quelque 460 000 dinars (7 565 dollars). «L’ambassade a reçu ses messages de détresse, a tenté de lui venir en aide, mais les autorités algériennes nous ont refusé toute forme de contact avec M. Bekhiti», a déclaré un porte-parole du ministère des Affaires étrangères à Ottawa. Piètre consolation Pourtant, rétorque M. Bekhiti, «des Français se trouvant dans la même situation (de double nationalité) que moi recevaient régulièrement la visite des autorités consulaires de France qui leur apportaient de la nourriture et des vêtements». Amnistié en novembre dernier, M. Bekhiti est finalement rentré au Canada par ses propres moyens. À son arrivée à Montréal, il a été hospitalisé pour une pneumonie. Il est depuis suivi par un médecin et a été pris en charge par la section canadienne d’Amnesty International. Seule consolation pour cet ancien agent de voyages, la Cour supérieure du Québec vient de l’informer que sa demande en divorce avait été acceptée.
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