A mesure que s’approche l’échéance présidentielle, il faudrait s’attendre à l’émergence progressive de grandes manœuvres politiques susceptibles de permettre aux différentes fractions locales de renforcer, autant que faire se peut, leurs positions, dans la perspective d’un prochain changement à la présidence de la République et, par conséquent, au niveau de l’Exécutif. C’est sans doute dans un tel contexte qu’il convient de placer la nouvelle tension apparue ces derniers jours entre le premier ministre Rafic Hariri et le chef du Législatif Nabih Berry. Le torchon brûle ainsi, à nouveau, entre Koraytem et Aïn el-Tiné, et sur ce plan, le jeu semble ouvert à toutes les possibilités. Le Bureau du médicament (dirigé par un proche de M. Berry) a ainsi été secoué récemment par un scandale financier mettant en cause la gestion du directeur général de cet organisme. Parallèlement, et dans le même ordre d’idée, la Cour des comptes a bloqué le versement d’un supplément financier de 13,7 milliards de livres libanaises qui devait être payé à des bureaux d’études, en accord avec le ministre des Travaux publics Ali Harajli (proche du président de la Chambre). La Cour des comptes a jugé cette somme excessive et injustifiée, ce qui a poussé le ministre des T.P. à entreprendre des démarches avec les sociétés en question afin de ramener ce montant à 5,9 milliards de LL. Ces affaires financières déballées au grand jour, et mettant en cause des proches de certains pôles du pouvoir, sont à inscrire au compte des préparatifs visant à esquisser le profil du nouveau rapport de forces qui devrait voir le jour avec l’élection du nouveau chef de l’Etat. De telles manœuvres s’accompagnent, dans le même temps, d’une virulente polémique qui paraît ne plus respecter les formes. Le député Mohammed Abdel-Hamid Beydoun, membre du directoire d’Amal, a ainsi tenu hier, au Parlement, une conférence de presse au cours de laquelle il a violemment pris à partie M. Hariri, l’accusant d’avoir fait échec à la réforme administrative et de chercher à faire élire «l’un de ses employés» à la présidence de la République. Affirmant que «le pays connaîtra le repos» si M. Hariri décide de ne pas se porter candidat à la présidence du Conseil, M. Beydoun a sévèrement critiqué les propos tenus par le premier ministre au quotidien «Al-Ahram», propos dans lesquels M. Hariri exposait sa vision de la fonction et du rôle du président de la République. La déclaration incendiaire de M. Beydoun a provoqué, en soirée, une riposte rapide du bureau de presse de M. Hariri qui a répondu point par point au député d’Amal. Ce dernier avait notamment accusé le premier ministre, dans sa conférence de presse, de bâtir une administration et un pouvoir personnels, dictant ses «conditions au peuple libanais qui aspire à l’édification de l’Etat de droit et des institutions, non celui des personnes». Dans une déclaration à la presse, il a critiqué les propos tenus par le chef du gouvernement au sujet des prérogatives du président de la République «dont il cherche à faire un nouveau fonctionnaire», a-t-il dit, ajoutant dans ce cadre: «M. Hariri interprète les pouvoirs du chef de l’Etat comme il l’entend, non comme la Constitution le stipule». Et M. Beydoun de poursuivre: «Le premier ministre affirme au quotidien «Al-Ahram» que les pouvoirs exécutif et législatif sont en conflit perpétuel. M. Hariri oublie donc que le gouvernement vit de la confiance de l’Assemblée». D’autre part, M. Beydoun a imputé au chef du gouvernement «en personne» la responsabilité de l’échec des réformes administratives, déclarant à ce propos: «Il a refusé de fixer des critères objectifs aux nominations et licenciements au sein de l’Administration». Affirmant que le président Hariri cherchait à faire élire le chef de l’Etat de son choix en laissant croire qu’il ne reviendrait pas au pouvoir avec l’avènement d’un nouveau président de la République, le député a ajouté: «M. Hariri nous a habitués à enfreindre nombre de lois (...). Tout au long de sa présence à la tête du gouvernement, il s’est comporté comme ces milices qu’il a financées en période de paix. (...). Dans tous les cas, s’il quitte le pouvoir, il connaîtra enfin le repos... ainsi que le pays dont les fils pourront entreprendre la reconstruction conformément aux critères privilégiant l’intérêt de l’Etat, et non celui de la personne». La réponse de Koraytem Tard en soirée, le bureau de presse de M. Hariri a rendu public un communiqué s’en prenant au député «amaliste». «M. Beydoun, souligne notamment le communiqué, a mal compris et interprété la déclaration du président Hariri au Ahram, concernant les prérogatives du président de la République. Nous tenons à réaffirmer que le président de la République au Liban, comme dans tout pays bénéficiant d’un régime parlementaire, fait partie intégrante du pouvoir exécutif. Le régime parlementaire se caractérise, en effet, par une dualité au niveau du pouvoir exécutif. Ce dernier se compose de deux têtes: le chef de l’Etat, d’une part, et le gouvernement et le premier ministre, d’autre part». Et d’ajouter: «Sous le régime parlementaire, le président de la République est le symbole de l’unité de la patrie. Son action s’inscrit dans le cadre de l’action du pouvoir exécutif. Si le chef de l’Etat n’est pas responsable politiquement, cela ne signifie pas qu’il ne joue pas son rôle en tant que l’une des deux têtes du pouvoir exécutif. La Constitution libanaise a défini le rôle et les prérogatives du président de la République dans le chapitre consacré au pouvoir exécutif». Et le communiqué de poursuivre: «Que M. Beydoun se permette de dire que le président Hariri veut un nouveau président de la République qui soit un de ses fonctionnaires est indigne du poste de président de la République. Ces propos sont également indignes de la Chambre qui aura l’honneur d’élire le président de la République, et indigne avant tout du député Beydoun, qui lui-même appartient à ce corps électoral». Et d’ajouter: «Nous nous demandons pourquoi M. Beydoun s’est tellement irrité des propos de M. Hariri dans lesquels il évoque la relation conflictuelle entre le gouvernement et la Chambre. N’est-ce pas le cas de tous les régimes démocratiques à travers le monde où le Législatif légifère et contrôle alors que l’Exécutif exécute. N’est-ce pas la nature de la relation entre le Législatif et l’Exécutif dans un régime parlementaire où une stricte séparation des pouvoirs est à respecter»? Le communiqué rappelle par ailleurs à M. Beydoun qu’il n’y a pas du tout lieu de faire assumer à M. Hariri la responsabilité de l’échec de la réforme administrative. «Les Libanais connaissent pertinemment bien ceux qui ont été à l’origine de l’échec de la bataille de la réforme administrative que le président Hariri a menée au moment où il a pris ses fonctions. M. le député ne semble pas soucieux de la vérité en passant sous silence l’action de la fraction politique qui s’est permise de protéger tel fonctionnaire ou tel autre, de s’ingérer dans les affaires de l’Administration provoquant de façon inéluctable l’échec de cette réforme», a souligné le communiqué avant de poursuivre: «Si certaines des décisions de renvoi ou de recrutement ont revêtu un caractère personnel ou confessionnel, M. Beydoun doit certainement savoir qu’elles n’ont jamais émané du président Hariri». «Nous n’avons pas voulu passer sous silence toutes ces critiques qui constituent une déformation intentionnelle du débat qui a commencé à animer l’ensemble de la société libanaise soucieuse de dégager des réponses à la lumière de toutes les expériences vécues les années précédentes. Pourvu que toutes ces réponses auxquelles nous allons parvenir puissent servir de fondement à la nouvelle expérience que nous allons vivre avec comme objectif la consolidation de l’édification étatique et institutionnelle avec une logique et une pratique différentes de celles qui ont prédominé durant les années de guerre», a conclu le communiqué.
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