Le Sénat roumain a adopté après plusieurs mois de débats une loi permettant l’accès des Roumains aux archives de la Securitate, mais selon le principal promoteur de ce projet, le texte final ne fait que perpétuer les ténèbres qui entourent la redoutable police politique du régime communiste. «La version votée par le Sénat ne nous permet pas d’évaluer la portée réelle du rôle maléfique joué par la Securitate dans la vie de millions de Roumains», a déclaré le sénateur chrétien-démocrate Constantin Ticu Dumitrescu. Cet ancien détenu politique, âgé de 70 ans, s’est battu depuis 1990 pour empêcher les anciens membres et collaborateurs de la Securitate d’accéder à des fonctions publiques. Le texte adopté par le Sénat, qui doit encore être débattu par la Chambre des députés, prévoit l’obligation pour les dignitaires et les fonctionnaires publics de déclarer sur l’honneur s’ils ont été informateurs ou agents de la Securitate. Des amendes ou des peines de prison, selon la gravité des faits, sont prévues en cas de fausse déclaration. En revanche, les sénateurs se sont opposés à ce que les archives de la Securitate soient transférées à un organisme formé de représentants de la société civile, comme l’avait réclamé M. Dumitrescu, ce qui limite les moyens de vérifier la véracité des déclarations. «Autoriser le Service roumain d’informations (SRI, renseignements généraux) à conserver les archives de la Securitate signifie enfermer le loup dans la bergerie», s’est insurgé un autre sénateur de la majorité, Matei Boila. En outre, selon ce texte, les Roumains surveillés par la Securitate ne pourront pas consulter l’ensemble de leur dossier, mais uniquement une copie sur laquelle les noms des délateurs ont été effacés. Accès libre «La loi ne fait que sauver les apparences. La classe politique pourra s’en prévaloir pour dire que l’accès aux dossiers de la Securitate est désormais libre. Mais en fait, la société civile n’aura aucun contrôle sur ce qui se passe derrière les huis clos du SRI», a renchéri le politologue Stelian Tanase. Selon lui, l’adoption de cette loi après de nombreuses tergiversations fait suite aux pressions auxquelles ont été soumis les responsables politiques par les récentes révélations des médias sur la collaboration avec la Securitate de plusieurs hauts dirigeants. Le ministre de la Santé, Francisc Baranyi, a ainsi été contraint à la démission après que son engagement de devenir un informateur de la Securitate, signé en 1961, eut été publié par la presse. A la suite de ces révélations, le premier ministre, Radu Vasile, a demandé aux membres du gouvernement de faire une déclaration formelle sur leurs éventuels liens avec la Securitate. «Tous les matins, lorsque j’achète les journaux, je me demande à qui ce sera le tour d’être démasqué comme un ancien informateur», a déclaré un député de la coalition au pouvoir. Les doutes sur l’efficacité de cette loi ont en outre été amplifiés par un récent rapport du SRI, selon lequel 270.000 dossiers d’informateurs sur des anciens membres du Parti communiste ont été détruits entre 1971 et 1979, tandis que près de 30.000 dossiers ont été détruits ou volés peu après la chute de Nicolae Ceausescu, fin 1989. Selon le SRI, «on ne peut aujourd’hui retrouver des dossiers sur les ex-membres du PC que d’une manière très aléatoire». Pour le sénateur Dumitrescu cependant, ce rapport ne représente qu’une nouvelle «mystification» de la part du SRI, qui a remplacé la Securitate en mars 1990. «Dans les archives des services secrets, il existe environ deux millions de dossiers, et même si certains documents ont été détruits, il est toujours possible de retrouver les noms des anciens collaborateurs dans des dossiers connexes», a souligné M. Dumitrescu. (AFP)
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