Comme de nombreux partisans, les maquisards yougoslaves de la Seconde Guerre mondiale, Risa Shourla regrette le communisme et vit à l’ombre d’un portait de Tito. Mais sa peau est couleur d’ébène. Ce vieil homme aux yeux rieurs qui attend le chaland dans une échoppe de photographe sur la plage d’Ulcinj, station balnéaire de la côte adriatique, est l’un des derniers descendants des esclaves africains enlevés sur les côtes libyennes par les pirates ottomans à partir de la fin du XVIe siècle. «Une soixantaine de familles sont venues de Libye il a quatre ou cinq siècles», raconte-t-il en serbo-croate, passant pudiquement sous silence le fait qu’elles y avaient été, comme tant d’autres, capturées par des négriers. «Je me souviens que mes grands-parents, qui portaient un nom différent du mien mais que j’ai oublié, me disaient que nous venions de «Tarabulus» (le nom arabe de Tripoli). Pendant trois siècles le «bois d’ébène», ramené des côtes nord-africaines par les pirates en même temps que les marchandises, est vendu aux enchères sur le florissant marché d’Ulcinj. Au fil du temps, les familles d’anciens esclaves ont fait souche dans cette région du sud du Monténégro et se sont assimilées, au gré des mariages mixtes. «Aujourd’hui, il ne reste que trois familles noires, environ 25 personnes», poursuit-il d’une voix douce. «Lorsque j’étais enfant, les vieux disaient que certains étaient retournés en Libye avant la première Guerre mondiale, mais je ne sais pas si c’est vrai. Moi, je n’ai jamais eu l’envie d’aller voir à quoi ressemble ce pays. Je suis un pur Yougoslave». Avec ses pommettes hautes, son petit bouc et ses traits émaciés, il ressemble à certaines photos de l’empereur éthiopien Hailé Sélassié. «J’ai épousé une Serbe, mon fils aussi: notre sang va disparaître dans le tourbillon de l’histoire», dit-il en sortant d’un tiroir la photo de l’un de ses petits-fils, aux traits à peine métissés. «Aucun souvenir, aucun objet, aucune relique n’est parvenue jusqu’à moi». Après avoir été placé comme apprenti à l’âge de six ans chez un commerçant albanais dans la ville voisine de Dubrovnik, aujourd’hui en Croatie, Risa Shoula est étudiant dans une école de photographie à Belgrade lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale. «La patrie en danger: il fallait la défendre. J’ai rejoint les partisans. Je pense bien avoir été le seul Noir yougoslave à combattre les Allemands. J’ai été blessé sur le front de Voïvodine en 1944. Lors de la libération de Belgrade, j’étais membre de l’unité d’honneur. Mais je n’ai hélas jamais parlé à Tito». Le portrait de Josip Broz en uniforme d’apparat trône au-dessus du petit comptoir, derrière lequel traînent six pellicules périmées et un Minolta cabossé. «Le vieux disait toujours qu’à sa mort le pire pouvait arriver et quand il est parti c’est arrivé», soupire-t-il. «La Yougoslavie ne renaîtra jamais. On vivait mieux, on avait du travail. Aujourd’hui 80% de la population est au chômage! Toutes ces histoires de Bosnie, de Croatie, je préfère ne pas y penser». A 76 ans, il assure que «si mon sang est 100% libyen, je suis 100% Yougoslave. Mes parents parlaient encore arabe, mais ils m’ont élevé d’abord en Albanais, puis en Serbe». «Le racisme est inconnu à Ulcinj» (ville peuplée à 80% d’Albanais), assure-t-il. «Je n’ai jamais eu à en souffrir, à l’école ou ailleurs. Tout le monde ici connaît l’histoire des descendants des Libyens. Seuls des étrangers me demandent parfois d’où je viens. Alors je raconte mon histoire». (AFP)
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Comme de nombreux partisans, les maquisards yougoslaves de la Seconde Guerre mondiale, Risa Shourla regrette le communisme et vit à l’ombre d’un portait de Tito. Mais sa peau est couleur d’ébène. Ce vieil homme aux yeux rieurs qui attend le chaland dans une échoppe de photographe sur la plage d’Ulcinj, station balnéaire de la côte adriatique, est l’un des derniers descendants des esclaves africains enlevés sur les côtes libyennes par les pirates ottomans à partir de la fin du XVIe siècle. «Une soixantaine de familles sont venues de Libye il a quatre ou cinq siècles», raconte-t-il en serbo-croate, passant pudiquement sous silence le fait qu’elles y avaient été, comme tant d’autres, capturées par des négriers. «Je me souviens que mes grands-parents, qui portaient un nom différent du mien mais que j’ai...