Au-delà de l’histoire terrible qu’il relate, le film de Claude Miller «La classe de neige» atteint une perfection formelle qui vient précisément densifier le propos du cinéaste. «Cette recherche formelle est liée au fond de l’histoire. La ligne de conduite était de trouver des codes pour que le spectateur soit le moins perdu possible, ou s’il l’est, qu’on le rattrape au bon moment», a déclaré Miller. Claude Miller joue sur les densités et les éclairages pour créer une atmosphère angoissante. «Je voulais créer une atmosphère de thriller», explique-t-il. «Les scènes normales ont été filmées de façon classique mais pour la réalité imaginaire ou rêvée, je me suis amusé à faire du cinéma qui se voit, au niveau des mouvements d’appareil, du son, du grain et des densités», reconnaît le cinéaste. Le procédé de la nuit américaine (effet de nuit en plein jour) n’a pas été oublié, mais il a été renforcé par l’emploi de filtres bleus et par un traitement au laboratoire, donnant à une scène du film (l’enfermement dans une 2 CV) un aspect totalement spectral. Dans la région où Nicolas, un enfant sensible et souffrant, va passer ses vacances de neige, un autre enfant est assassiné. Nicolas crée une réalité imaginaire où s’épanche sa mythomanie. Cet imaginaire est tourmenté et morbide mais la réalité se révélera plus atroce que ses rêves quand il lui sera révélé que l’auteur du meurtre de l’enfant n’est autre que son père. «La souffrance me fait peur comme à tout le monde, mais j’ai peut-être besoin de la dépeindre pour l’exorciser», observe le réalisateur de «La meilleure façon de marcher». «J’aime mettre en scène des personnages qui ont des secrets très douloureux, mais la douleur peut être fondatrice. En un sens, mon film est une tragédie, du fait que c’est un enfant qui est dépositaire de tels secrets». Peurs d’enfance Outre les éclairages, les cadrages concourent à créer un climat qui met mal à l’aise. «Je pense qu’on peut montrer au cinéma des choses qui vont au-delà des apparences, affirme-t-il. Je savais que j’alternerais très gros plans et plans très larges. Il y a aussi des décalages de cadrage instinctifs qui visent peut-être à rechercher un déséquilibre». Miller a été séduit par le roman éponyme d’Emmanuel Carrère, mais son intérêt pour le sujet va au-delà. «Je suis obligé de m’en référer à mon adolescence», dit-il, avant d’ajouter: «Je n’ai, bien sûr, pas vécu des circonstances aussi épouvantables. J’ai des souvenirs très heureux, mais j’ai aussi le souvenir de quelque chose dont on parle rarement au cinéma, l’aspect noir de l’enfance, ses phobies, ses anxiétés, qui sont importantes car fondatrices de la personnalité de l’adulte». Il faut revenir à Charles Dickens ou à un film tel que «Les contrebandiers de Moonfleet» (Fritz Lang) pour retrouver un tel intérêt pour ces peurs d’enfance, a poursuivi Miller. Miller a choisi pour interpréter Nicolas, un garçon solide physiquement et bien dans sa peau, «pour éviter le pathos». L’affaire Dutroux aurait très bien pu faire avorter le projet, se souvient Miller. «Certains décideurs du secteur public se sont «dégonflés» et ce pour des raisons de diffuseur», a-t-il fait valoir. Mais il y a eu un retournement et France 3 a finalement participé à la production. «Il est très dangereux que les diffuseurs soient aussi producteurs. On est obligé de faire appel à la télévision mais c’est un mass média qui doit présenter des programmes visibles par tous. Au cinéma en revanche, pour attirer le public, il faut des sujets qui décoiffent, là est la contradiction». «Le film est loin de faire l’unanimité, remarque-t-il. C’est un sujet difficile et sans acteurs connus, mais Cannes lui donne un coup de projecteur inappréciable, en témoignent les ventes à l’étranger». «La classe de neige» n’est pas un film à gros budget: 32 millions de francs pour dix semaines de tournage. Mais la contrainte peut être créatrice. «Le cinéma n’est fait que de contraintes, donc il est toujours stimulant. On est dans un état de stress permanent mais positif», note Miller. La perspective de montrer le film à Cannes était latente: «C’est la première fois que je tournais l’hiver. On savait que le film serait prêt fin avril, l’idée qu’il pourrait aller à Cannes était donc bien présente». La Warner a coproduit le film, un apport dont Miller a minimisé la portée. «La Warner représente 20% du budget de production. Elle distribue le film en France mais pas en Amérique», a-t-il souligné. (Reuters)
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