En 1881, le célèbre Louis Pasteur aurait utilisé les travaux d’un jeune chercheur, aujourd’hui tombé dans l’oubli, pour s’attribuer la découverte d’un vaccin contre une épidémie qui décimait les moutons et s’assurer ainsi la gloire devant un monde scientifique alors sceptique. C’est ce qu’affirme la pharmacienne-biologiste Nadine Chevallier, de l’université de Lyon, dans sa thèse sur cet homme de l’ombre, Henry Toussaint, un jeune vétérinaire de Toulouse, chercheur en microbiologie formé à Lyon. Le 2 juin 1881, dans une ferme de Pouilly-le-Fort (Seine-et-Marne, France), Pasteur a rassemblé paysans anonymes, personnalités locales, hommes illustres et journalistes pour vérifier l’efficacité de la vaccination contre le charbon des moutons, «une maladie infectieuse endémique qui ressurgit par épidémie» en ce XIXe siècle, explique Mme Chevallier. Dans une ambiance de foire paysanne, l’équipe de Pasteur examine cinquante moutons, dont la moitié a été vaccinée, mais qui ont tous subi, trois jours auparavant, l’inoculation d’un bacille très virulent. «Tout s’est bien déroulé selon les prévisions audacieuses de Pasteur, les animaux vaccinés se portent bien, les animaux témoins sont morts», précise la thèse. Pasteur exulte. C’est un triomphe. La nouvelle fait rapidement le tour du monde. «Moi vivant …» Mais «comment Pasteur a-t-il pu réussir un tel coup de poker?» s’interroge Mme Chevallier. «En utilisant des bactéries tuées ou inactivées avec un antiseptique, et non des bactéries vivantes atténuées comme il l’a toujours dit», répond-elle, forte des témoignages de proches du savant rassemblés dans sa thèse. Selon Mme Chevallier, Pasteur a eu recours, «faute de temps» et devant l’impatience de ses détracteurs à l’Académie des sciences, au procédé inventé par Henry Toussaint. Toussaint, qui a découvert l’agent du choléra des poules, est chargé en 1879 par le ministère de l’Agriculture d’une mission en Beauce pour étudier les mécanismes d’infection du mouton par le charbon. En juillet 1880, il soumet à l’Académie des sciences une communication ainsi qu’un pli cacheté: il a un vaccin contre le charbon du mouton. Le 2 août 1880, le jeune microbiologiste est sommé de faire décacheter son pli, et son procédé de vaccination, toujours en phase d’expérimentation, est dévoilé: Toussaint utilise des bactéries inactivées avec un antiseptique ou tuées par chauffage. «Cela renverse toutes les idées que je me faisais sur les virus, sur les vaccins. (...) Je ne veux croire à ce fait surprenant qu’après l’avoir vu de mes propres yeux», dit alors Pasteur. Pour l’expérience publique de Pouilly-le-Fort, le biologiste aurait, selon les confidences d’Adrien Loir, l’un de ses assistants, ordonné à son équipe de préparer un vaccin avec le bichromate de potasse, l’antiseptique utilisé par Toussaint. Et Pasteur aurait interdit à ses assistants d’en parler: «Moi vivant, vous ne publierez pas cela avant d’avoir trouvé l’atténuation de la bactéridie par l’oxygène. Cherchez-là!». Plus tard, en 1885, Pasteur découvrira le vaccin contre la rage. L’Histoire oubliera alors le vaccin anti-charbonneux et qui fut son véritable inventeur.
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