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Actualités - Opinion

Regard Hassan Jouni, Mona Trad Dabaji : peintures récentes Champ d'attention

Reçu de Michel Fani, qui avait publié en 1995 et en 1996 deux ouvrages sur les photographes jésuites, «L’Atelier de Ghazir» et «L’Atelier de Beyrouth», un «Dictionnaire de la peinture au Liban» (Editions de l’Escalier) déjà disponible en librairie. Je reviendrai sur cet ouvrage comme sur celui de l’ancien professeur de philo au Lycée franco-libanais, Michel Ribon: «L’Art et l’Or du Temps» qui vient s’ajouter à «L’Art et la Nature» et «L’Archipel de la Laideur» (Aux éditions Kimé, distribution PUF). Coloriste émérite, Hassan Jouni est l’un des maîtres de la peinture à l’huile au Liban. Il y est resté fidèle à un moment où beaucoup de peintres y renoncent en faveur d’autres médiums permettant une facture plus expéditive. L’huile, comme il le dit, est patiente, elle «attend» le peintre, répond à son rythme, reste fraîche et vivante au lieu de sécher presque immédiatement comme l’acrylique. Jouni la manipule avec aisance dans toutes ses modalités, de l’épaisseur à la fluidité, qu’il combine dans chacune de ses toiles, où un noyau pictural extrêmement dense, riche de multiples touches colorées, d’une grande habileté d’exécution, s’inscrit dans un espace neutre, «insitué», sauf dans les paysages, décliné dans des tons rompus subtils, parfois jusqu’à la suavité. Cette marge lisse fait office de faire-valoir du thème narratif, car les toiles de Jouni racontent toujours quelque chose sur quelqu’un ou plutôt quelques-uns, pêcheurs sortant de l’eau avec leurs nasses pleines, marchands ambulants au repos, colombophile donnant du mouron à ses volatiles, camelot cirant les dernières nouvelles, foule bigarrée s’égaillant au débarqué du bus, hommes assis en rang d’oigon devisant calmement... Certes, ses paysages du Sud en appellent à une géographie synthétique rêvée, riants villages enfoncés dans la verdure au creux d’un vallon, entre deux collines aux pentes douces. Certes, d’imaginaires amazones nues planent organiquement, agrippées à l’encolure d’étalons au galop. Certes, les amoureux, lovés dans leurs étreintes, sont seuls au monde. Toutes ces séries relèvent de l’éclectisme de Jouni qui a besoin, apparemment, de passer d’un registre à l’autre pour éviter de s’enfermer dans le réalisme humaniste et poétique qui est sa veine majeure, observation précise des attitudes de labeur, de repos, d’alacrité, d’accablement, de joie ou de mélancolie des humbles gens pour qui le travail est une activité et une fatalité physiques autant qu’économiques: le pêcheur perdu en mer il y a quelques jours pour être sorti en pleine tempête par besoin est, par excellence, un personnage de Jouni, bien que celui-ci s’efforce de faire l’impasse sur le tragique. L’observation ne suffit pas, encore faut-il la représenter picturalement. Ici se déploie le talent de Jouni, celui, surtout, de la composition, de la répartition des masses, des matières, des vides et des pleins la plus efficace, celle qui résoudra le problème de la manière la plus inédite et la plus percutante. Double approche C’est là qu’entre en jeu la double approche de la surface, le rapport toujours changeant entre le noyau narratif et les marges, le découpage bivalent de l’espace en zones de détente et d’intensité visuelles, en plages «faibles» de peinture passive en apparence mais qui aident les plages «fortes» où se concentre la peinture active à faire monter au maximum, dans la générosité des touches, des graphismes, des couleurs, la tension narrative et picturale. C’est comme une focalisation sur un sujet donné, qui rend flous les alentours. Jouni recourt au flou pour traduire le mouvement, comme en photographie. Mais il l’utilise aussi pour conférer aux scènes une «patine temporelle». Il ne les brouille pas pour les déformer mais pour les voiler légèrement, moins en vue de leur conférer quelque chose de poétique, de rêveur, de mystérieux, d’oriental, etc. que de mettre en images le fonctionnement de l’attention. Dans une toile exemplaire à cet égard—un groupe de personnages assis en rang—le premier à gauche est net et consistant, traité avec un luxe de touches et de tons, mais à mesure que l’on passe à droite, la netteté et la consistance des traits et des formes s’effacent et se perdent progressivement, jusqu’à la dernière silhouette, tout à fait fantomatique. C’est comme si l’on fixait son regard à gauche en ayant dans le champ visuel la vague conscience de présences latérales de plus en plus indistinctes. Jouni, en quelque sorte, reproduit sur la toile, dans une seule saisie, la structure du champ visuel, la modalité du voir en même temps que ses objets. Cette perte de consistance apparaît de diverses autres façons, suivant les toiles, par exemple du premier au dernier plan. Dans cette tendance des choses et des êtres à se fondre dans le fond, dans une sorte de déliquescence graduelle qui les anonymise, il s’agit moins de distance et de perspective que de la conscience perceptive différentielle qui qualifie le champ de l’attention. Il se peut que Jouni ne l’ait pas entendu ainsi, mais c’est ainsi que cela se laisse entendre. (Galerie Alwane). Au foyer et aux champs A l’instar de Jouni, Mona Trad Dabaji montre, dans ses huiles, les attitudes du travail et du repos. Chez elle, il s’agit de villageoises de la Békaa aux formes épanouies et amples, bien capitonnés, «fées du logis» qui préparent, à longueur de journée, le café, le pain, le kebbé, les diverses denrées de la «mouné», qui cueillent le raisin, traient les vaches, etc. avec une indéfectible vaillance. Pas une trace de fatigue ni de fatalité, plutôt le cours normal des choses, la norme sociale intériorisée et assumée en tant que rôle de la femme au foyer et aux champs. Pour illustrer cette saga domestique, c’est le graphique qui domine, un trait large et franc qui dessine les contours simplifiés d’une manière continue, dans des plans rapprochés, de sorte que le sujet remplit l’espace de façon univoque, comme dans les bandes dessinées. La couleurs sert à différencier les éléments et à conférer à la toile un climat d’aimable familiarité. Le style naïviste bon enfant colle parfaitement à l’intention illustrative et «folklorique» (dans le sens propre) de l’auteur. Cet hommage à la femme libanaise «authentique», représentative du pays profond, est plaisant comme un recueil d’images d’Epinal, un Epinal qui serait bien de chez nous. (Galerie Epreuve d’Artiste).
Reçu de Michel Fani, qui avait publié en 1995 et en 1996 deux ouvrages sur les photographes jésuites, «L’Atelier de Ghazir» et «L’Atelier de Beyrouth», un «Dictionnaire de la peinture au Liban» (Editions de l’Escalier) déjà disponible en librairie. Je reviendrai sur cet ouvrage comme sur celui de l’ancien professeur de philo au Lycée franco-libanais, Michel Ribon: «L’Art et l’Or du Temps» qui vient s’ajouter à «L’Art et la Nature» et «L’Archipel de la Laideur» (Aux éditions Kimé, distribution PUF). Coloriste émérite, Hassan Jouni est l’un des maîtres de la peinture à l’huile au Liban. Il y est resté fidèle à un moment où beaucoup de peintres y renoncent en faveur d’autres médiums permettant une facture plus expéditive. L’huile, comme il le dit, est patiente, elle «attend» le...