Alors que ses avocats plaident sa remise en liberté devant la Haute Cour de Londres, l’ancien dictateur chilien, Augusto Pinochet, assiste à une accumulation des poursuites judiciaires ouvertes à son encontre à travers l’Europe. Après le juge espagnol Baltasar Garzon, à l’origine de son arrestation le 16 octobre dernier dans une clinique de Londres, l’Office fédéral de la police de Berne a demandé aux autorités britanniques de le maintenir en détention provisoire avant communication d’une demande d’extradition pour le meurtre d’un étudiant ayant la double nationalité hélvético-chilienne en 1977. En France, le parquet de Paris examinera bien les plaintes déposées lundi soir au nom des familles de personnes disparues sous le régime dictatorial chilien, a-t-on appris mardi de source judiciaire. Les plaintes ont été déposées au nom des familles d’Enrique Contreras, de René Chanfreau et d’Étienne Pesle, disparus sous la dictature de Pinochet. Leur avocat, Me William Bourdon, estime que la justice française doit poursuivre l’ancien dictateur pour «crimes contre l’humanité, génocide, enlèvement et séquestration». Mais le déclenchement d’une procédure judiciaire est incertain car les crimes imputés à Augusto Pinochet risquent d’être couverts par la prescription, qui est de dix ans en droit français. Et le crime contre l’humanité introduit dans le nouveau code pénal français de 1994 n’est imprescriptible que s’il a été commis durant la Deuxième Guerre mondiale. La justice suédoise a été saisie de plaintes similaires déposées par huit exilés chiliens qui réclament eux aussi l’extradition et le jugement de l’ancien dictateur. Pinochet, aujourd’hui âgé de quatre-vingt-deux ans, est détenu depuis le 16 octobre dans une clinique londonienne à la demande du juge espagnol Baltasar Garzon, qui veut obtenir son extradition pour torture, terrorisme et génocide. Il l’accuse d’être mêlé à la disparition de 94 personnes – des ressortissants d’Espagne, d’Argentine, du Chili, des États-Unis et de Grande-Bretagne – dans le cadre de l’«opération Condor», un réseau mis en place dans les années 1970 par les dictatures latino-américaines pour réprimer les milieux d’opposition. Parmi ces victimes, figure Alexei Jaccard, un étudiant en géologie de l’Université de Genève enlevé en mai 1977 à Buenos Aires. Selon la presse suisse, Jaccard, qui avait la double nationalité suisse et chilienne, aurait ensuite été remis à la police politique chilienne. Saisi par le procureur général du canton de Genève, Bernard Bertossa, l’Office fédéral de la police de Berne a transmis lundi soir via Interpol à la Grande-Bretagne une demande de détention provisoire de l’ancien dictateur chilien. «En principe, la prescription s’applique vingt ans après les faits. Mais nous croyons que cette affaire ressort d’un article du code pénal suisse qui lève la prescription», a déclaré mardi un porte-parole de l’Office fédéral. «Il reviendra aux Britanniques de décider s’ils peuvent ou non l’extrader», a-t-il ajouté. De sources judiciaires suisses, on estime que la procédure ouverte à la demande de la veuve d’Alexei Jaccard, Paulina, devrait renforcer l’action du juge Garzon, dont la demande d’extradition devrait être prête dans le courant de la première semaine de novembre. Le juge espagnol dispose de quarante jours à compter de l’arrestation de Pinochet pour faire parvenir, avec l’aval du gouvernement de Madrid, son dossier d’extradition. Par ailleurs, quatre exilés chiliens ont déposé plainte à Londres contre le général Pinochet et ont demandé à la Grande-Bretagne de poursuivre l’ancien dictateur en vertu de la loi britannique de 1988 contre la torture, a annoncé mardi leur avocat. Cette loi stipule, conformément à une convention des Nations unies de 1984, que Londres peut poursuivre toute personne accusée de torture ou de complicité de torture, «y compris pour des exactions commises à l’étranger». Trois associations de défense des droits de l’homme, dont Amnesty international, avaient déjà demandé à Londres d’en user pour poursuivre l’ancien dictateur. Les trois organisations soupçonnaient Augusto Pinochet d’être «complice» de la disparition et de la torture de William Beausire, un Anglo-Chilien de 27 ans disparu en 1974. David Burgess, l’avocat des quatre exilés chiliens qui ont porté plainte lundi soir, dont trois vivent en Grande-Bretagne et un au Liban, a déclaré que ces «victimes de torture n’agissaient pas par vengeance, mais pour obtenir justice». «Ils ont attendu longtemps pour cela», a-t-il dit. Un porte-parole du procureur général a indiqué que les plaintes allaient être «examinées le plus vite possible». En visite à Londres, le député socialiste chilien Alejandro Navarro a repris les accusations déjà formulées par des avocats de victimes selon lesquelles Pinochet serait responsable de la mort d’au moins 4 000 personnes. Il a aussi contesté la version selon laquelle cette affaire mettrait en péril la situation intérieure chilienne. «Au Chili la transition démocratique est très ferme» et «la stabilité est tant économique, que sociale et politique», a-t-il affirmé lors d’une conférence de presse.
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