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Actualités - Chronologie

Victime d'un anathème politique Kusturica le Gitan

Emir Kusturica est l’enfant chéri des festivals: double Palme d’or à Cannes, il a toutefois dû se contenter du Lion d’argent pour «Chat noir, chat blanc» cette année à Venise. La Mostra lui avait déjà attribué le Lion d’or de la première œuvre en 1981 pour «Te souviens-tu de Dolly Bell»?. Mais Kusturica, né en 1954 à Sarajevo, n’avait pas l’air d’être dépité outre mesure d’avoir vu le trophée suprême échoir à «Cosi Ridevano» (comme nous avons ri), du cinéaste italien Gianni Amelio. Interviewé à Paris dans un restaurant du Marais, quartier où il jouit d’un pied-à-terre (dans son cas, l’expression trouve toute sa justification), le cinéaste était détendu, souriant. En bref, loin de toute la tension qui avait entouré «Underground» à Cannes en 1995, au point qu’il avait laissé entendre qu’il risquait ne plus tourner. Le film, tout juste prêt (il fut remonté par la suite), fut pourtant Palme d’or, comme «Papa est en voyage d’affaires» dix ans auparavant. A l’époque, la guerre en Bosnie faisait encore rage et Kusturica avait réagi vivement à certaines critiques d’ordre plus politique que cinématographique. «Cette fois-ci, si on veut attaquer le film d’un point de vue politique, il faudra me reprocher de protéger les gitans», faisait-il remarquer, acerbe, à Venise, lors d’une conférence de presse. A Paris, le ton était nettement plus posé. «J’étais très fatigué», a-t-il dit tout d’abord, pour justifier d’un certain agacement voici trois ans sur la Croisette. «Anathème politique» «J’ai été victime d’un anathème politique et mis en accusation de manière peu élégante. Je n’aime ni ne déteste (le président yougoslave) Slobodan Milosevic mais je dis qu’il n’est pas le seul responsable de la guerre», a-t-il ajouté, s’exprimant comme à son habitude en anglais. «Underground» était une fable à forte coloration politique. «Chat noir, chat blanc» est une comédie débridée qui confine parfois à la farce. Pour autant, le second long métrage apparaît plus équilibré que le premier. Cette histoire d’amours contrariées conclue par des mariages croisés et finalement harmonieux prend place parmi les gitans de la région de Skopje, capitale de la Macédoine indépendante. La plupart des acteurs sont des gitans, donc non professionnels. Mais le mélange avec de véritables comédiens, dont Miki Manojlovic en caméo de luxe, prend parfaitement. A l’origine, «Chat noir, chat blanc» aurait dû être projeté à Cannes. «La version d’alors ne me plaisait pas et je ne suis pas quelqu’un qui aime se presser, alors j’ai attendu», dit Kusturica. «Quand Venise a commencé, nous en étions encore au sous-titrage». Kusturica accorde un soin tout aussi extrême à la post-production qu’au tournage de ses films. «Chaque étape de fabrication du film est pour moi une question de vie ou de mort», s’est-il plu à dire. Des gitans, Kusturica partage le goût du voyage. A Venise, il avait dit qu’à son sens les gitans avaient beaucoup à apprendre aux sédentaires. Qu’ils soient manouches, roms ou tziganes, Kusturica les côtoie depuis l’enfance. «Les gitans représentaient le tabou, l’interdit, une façon de nager à contre-courant, confie-t-il. Ça correspond à ma nature profonde; j’ai une sorte de philosophie gitane. Ils m’ont beaucoup appris sur la vie et sur ce sens de la liberté, même quand on est au plus bas de l’échelle sociale». Comme le dit son auteur, «L’action de ‘Chat noir, chat blanc’ se déroule au milieu de nulle part». Et pourquoi pas dans un nouvel Eden, une impression que l’on ressent furieusement en près de deux heures de vision de personnages truculents, matois, hâbleurs, cruels et mafieux aussi mais avec l’humour en plus. Animaux-acteurs On sait que les animaux sont aussi des acteurs dans les films de Kusturica. Le titre du film le montre mais l’un d’eux, un cochon, est inséré plusieurs fois dans l’intrigue et à chaque fois, il a dévoré un peu plus d’une Trabant abandonnée. «C’est un point de repère, l’image du temps qui passe dans une histoire qui se déroule au milieu de nulle part», explique-t-il. D’un côté, on attaque la sensibilité du spectateur par une fantaisie énorme mais de l’autre on lui permet de s’y retrouver grâce à des balises: ici le cochon, précédemment, dans «Underground», les actualités yougoslaves. C’est pourquoi, un film de Kusturica est comme «un cirque ambulant qui se déplace de place en place; ce n’est pas très original mais c’est assez vrai». L’exubérance mais pas la pagaille en somme. «Le bonheur est le principe même de mon film mais le cinéma exige du style», poursuit-il. «Il faut du style pour s’élever plus haut que la vie car l’art est supérieur à la vie, il la dépasse par son enthousiasme; en ce sens, il a même un effet thérapeutique, y compris sur moi». La peinture et le cinéma ont en commun de circonscrire les choses dans un cadre immuable. «Peindre est un privilège», résume-t-il. «J’étais encore chez mes parents quand j’ai réalisé mon premier film, un film ‘amateur’». «Pour la première fois, je pouvais influer directement sur ce qui se passait devant moi et ramener la vie réelle à la proportion de la fenêtre de la caméra». «Par la caméra, j’impose un nouvel angle de vue à partir du squelette que constitue le script. Ma façon de procéder est fondamentalement opposée à ce qui se fait dans le cinéma actuel», a ajouté Kusturica, faisant référence au cinéma hollywoodien, où le script est roi. Mais cette conception est venue avec la maturité. «Lorsque j’étais étudiant (à l’Académie du cinéma de Prague), c’était Hollywood qui montrait la voie, du moins le cinéma américain des années 50 à 70». Kusturica aimerait faire un film en France. Un projet avec Daniel Auteuil n’a pas abouti. «La France demeure un pays où l’on trouve des gens qui correspondent à la vision que j’ai du cinéma et où la liberté de l’auteur est respectée, ce qui est pour moi primordial».
Emir Kusturica est l’enfant chéri des festivals: double Palme d’or à Cannes, il a toutefois dû se contenter du Lion d’argent pour «Chat noir, chat blanc» cette année à Venise. La Mostra lui avait déjà attribué le Lion d’or de la première œuvre en 1981 pour «Te souviens-tu de Dolly Bell»?. Mais Kusturica, né en 1954 à Sarajevo, n’avait pas l’air d’être dépité outre mesure d’avoir vu le trophée suprême échoir à «Cosi Ridevano» (comme nous avons ri), du cinéaste italien Gianni Amelio. Interviewé à Paris dans un restaurant du Marais, quartier où il jouit d’un pied-à-terre (dans son cas, l’expression trouve toute sa justification), le cinéaste était détendu, souriant. En bref, loin de toute la tension qui avait entouré «Underground» à Cannes en 1995, au point qu’il avait laissé...