Lionel Jospin éprouve de la «gratitude» pour François Mitterrand mais Jacques Chirac est sévère pour son prédécesseur, l’accusant notamment d’avoir favorisé la progression du Front national. Pour son livre «Mitterrand, une histoire de Français», qui sera publié au Seuil le 17 septembre, l’écrivain Jean Lacouture a rencontré les actuels locataires de l’Elysée et de Matignon. «J’ai aimé ce que j’ai partagé; ce que je n’aimais pas, je l’ai dit. C’est pourquoi, s’il faut un mot de la fin, si je veux résumer d’un seul mot le souvenir que je garde de cet homme et de cette époque, ce sera gratitude», explique Lionel Jospin dans des extraits publiés cette semaine par «Le Nouvel Observateur». Le premier ministre souligne qu’«il est possible de parler de désaccords» dans ses relations avec François Mitterrand mais qu’il serait «excessif de parler d’éloignement, en tout cas faux de parler de rupture». Lionel Jospin reconnaît toutefois que l’affaire René Bousquet — François Mitterrand avait gardé des liens avec l’ancien secrétaire général de la police de Vichy — «a dressé une barrière». «Mais là encore je ne saurais parler de rupture. Non! On peut critiquer un acte sans rejeter un homme», ajoute-t-il. Lionel Jospin défend encore l’ancien président sur un autre point. Quand le biographe ironise en lui rappelant qu’on disait de François Mitterrand qu’«il parlait socialiste» mais ne l’était pas, le premier ministre réplique: «Alors, il le parlait bien. Avec l’expérience que j’avais de lui à l’époque et les comparaisons que je pouvais faire avec d’autres, je peux vous dire que travailler avec lui c’était travailler avec un socialiste, avec un homme qui avait pris un vrai risque politique, qui avait «payé» pour être le leader de la gauche». Revenant à la naissance du Parti socialiste d’Epinay, en 1971, Lionel Jospin déclare: «Ce que nous proposait alors François Mitterrand, c’était à la fois une belle aventure collective et, pour chacun d’entre nous, un accomplissement personnel». «Mentor» «Parmi vos définitions possibles, dit-il à Jean Lacouture, je choisirai celle du «mentor» — celui qui nous montrait que la politique est à la fois une volonté, un art, une culture, et pourquoi pas un savoir-faire». Quant à Jacques Chirac, il a saisi l’occasion de son entretien avec Jean Lacouture pour tenter de réactiver la thèse selon laquelle François Mitterrand aurait favorisé la progression du Front national d’extrême-droite. «J’estime que les convictions républicaines qu’il affichait n’étaient pas très solides car, s’il avait été un vrai républicain, il n’aurait pas contribué comme il l’a fait à la consolidation du Front national», dit le chef de l’Etat. «Je tiens pour assuré que M. Mitterrand a voulu cette croissance (de l’extrême-droite) pour nous prendre à revers sur notre droite. Il me disait lui-même: «Si vous le diabolisez, vous grossissez...» il a ainsi façonné le Front national de ses mains. Je le lui ai d’ailleurs expressément reproché», ajoute Jacques Chirac. Interrogé sur ses relations avec François Mitterrand, dont il fut le premier ministre de cohabitation, de 1986 à 1988, il raconte: «Nous pouvions parler cordialement mais nous n’étions jamais sur la même longueur d’onde. Et s’il connaissait bien la France, il ne connaissait pas le monde». Pour le chef de l’Etat, François Mitterrand connaissait ainsi «superficiellement» l’Afrique. Jacques Chirac avait toutefois rendu un hommage laudateur à François Mitterrand au soir de la mort de l’ancien président, le 8 janvier 1996. Interrogé par Jean Lacouture sur le point de savoir s’il maintiendrait cette déclaration, le chef de l’Etat répond, après un silence: «Oui... Enfin, je reprendrais ce texte, en supprimant un mot — celui d’exemple — qui ne me semble pas tout à fait approprié. Je garde du respect pour l’homme d’Etat, pour l’artiste de la politique, pour son talent d’expression. Je ne renie donc pas mon texte (...). Non, je n’ai décidément qu’à retirer ce mot d’exemple». Jean Lacouture a noté qu’en fait, le mot d’exemple n’apparaissait pas dans le texte de Jacques Chirac. «Mais, ajoute le biographe, l’idée y est bien et c’est d’elle que le successeur de François Mitterrand souhaite visiblement faire l’économie». (Reuters)
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