Le rappel au poste de premier ministre de Viktor Tchernomyrdine et sa désignation comme dauphin de Boris Eltsine témoignent du désarroi d’un président désemparé et déjà en fin de règne, affirmaient hier les analystes. Bien que le chef de l’Etat ait clairement désigné Tchernomyrdine comme son successeur, dans un message télévisé à la nation lundi, les analystes restent très sceptiques sur les chances du «successeur» de remporter l’élection présidentielle de l’an 2000. Le nouveau premier ministre désigné — qui avait été limogé en mars dernier après cinq ans à la tête du gouvernement — plafonne depuis des mois à 3% d’intentions de vote dans les sondages. Cet homme de consensus âgé de 60 ans, qui bénéficie du soutien du grand capital russe, est peu éloquent et nullement charismatique. «Tchernomyrdine n’a aucune chance de remporter l’élection si elle se déroule dans des conditions normales en l’an 2000», tranche le politologue Dmitri Trenine, de l’antenne moscovite de la fondation Carnegie. «Il peut en revanche gagner si Eltsine démissionne brutalement ou s’il meurt en cours de mandat, car il représenterait alors la stabilité contre le risque de chaos». Pour Evgueni Volk, analyste à la fondation Heritage, Tchernomyrdine peut à la rigueur devenir un présidentiable sérieux s’il parvient à sortir la Russie de la crise actuelle. «Mais ce ne sera pas facile», prévient cet observateur. Le choix de Boris Eltsine de rappeler Tchernomyrdine, au risque d’apparaître incohérent cinq mois après l’avoir brutalement écarté, apparaît comme un signe de faiblesse du chef de l’Etat. Rester au pouvoir Tout au plus, les analystes concédaient-ils que Eltsine, «dont la plus grande qualité est de savoir comment rester au pouvoir», a désamorcé la crise politique ouverte vendredi à la Douma, lorsque les députés ont réclamé pêle-mêle sa démission et celle de M. Kirienko. Le Kremlin a d’ailleurs annoncé que Boris Eltsine avait donné «les pleins pouvoirs» à son premier ministre à la fois pour former le gouvernement et pour élaborer un programme anticrise. Car le président russe, de l’avis général, ne s’intéresse pas aux questions économiques et financières, qu’il comprend mal. Durant tout le mois d’août, au plus fort de la crise des marchés, il était en vacances à la campagne. Quarante-huit heures avant la dévaluation, suivant l’avis de ses conseillers, il avait affirmé avec conviction que le rouble ne serait pas dévalué. Après cette humiliation, son principal conseiller économique, Alexandre Livchits, a démissionné, et Boris Eltsine est resté six jours sans ouvrir la bouche publiquement. Jusqu’à l’annonce du limogeage du gouvernement. Selon le rédacteur en chef de la radio Echos de Moscou, Alexeï Venediktov, le choix de M. Tchernomyrdine lui a été dicté par les barons de l’industrie et par les gouverneurs des grandes régions. «Pour Eltsine, cette décision a été forcée et désagréable», assure M. Venediktov, elle prouve que le président est en mauvais état politique et psychologique. Il n’a jamais aimé avouer ses erreurs, surtout en public, et cela aurait été impossible il y a quelques années». Pour le député d’opposition réformatrice Alexeï Melnikov, la nomination de M. Tchernomyrdine «est une décision absolument irresponsable qui témoigne que le pouvoir a épuisé ses possibilités et qu’au Kemlin règne une peur énorme parce qu’ils ne savent absolument pas quoi faire, alors que le pays est confronté à une grave crise bancaire et à une hausse de l’inflation». Si le destin de M. Tchernomyrdine est encore incertain, l’étoile de Boris Eltsine, elle, a clairement commencé à décliner. (AFP-Reuters)
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