Septembre 1968: moins de deux semaines après l’écrasement du «Printemps de Prague» par les chars soviétiques, professeurs et étudiants de l’université de Moscou sont conviés aux traditionnelles assemblées de rentrée du Parti communiste. On leur demande d’approuver par un vote le coup de force. «Avant les vacances, certains collègues étaient pour une intervention, moi j’étais contre, mais nous discutions ouvertement», se souvient dans son petit appartement d’une cité grise en banlieue de Moscou l’historien du XXe siècle Nikolaï Naoumov, alors jeune universitaire. «Lors des réunions de rentrée des cellules du parti, on nous a soumis des résolutions rédigées à l’avance. Nous devions dire que nous, “communistes de la faculté d’histoire, approuvions la décision prise par le comité central du parti et par les dirigeants du Pacte de Varsovie d’envoyer des troupes en Tchécoslovaquie pour sauver les acquis de la révolution socialiste, compte tenu des efforts de la contre-révolution pour mettre en danger les acquis du socialisme”, etc, etc...», poursuit M. Naoumov. «Nous comprenions qu’un crime venait d’être commis contre le peuple tchécoslovaque, mais comment voter?», ajoute-t-il. Car la plupart des universitaires savent que s’ils osent voter «contre» l’intervention, ils peuvent être exclus de l’université, chassés du parti. «A la faculté de sciences humaines, tout le monde a voté pour, les économistes, les historiens, les philosophes», se remémore Nikolaï Naoumov. Certains scientifiques, mathématiciens ou physiciens n’hésitent pas cependant à se rebeller. Parmi les étudiants, les sanctions tombent. Certains sont exclus du parti. Pour les enseignants, les organes supérieurs du PC demandent au recteur de l’université, Ivan Petrovski, de «mener un travail éducatif» parmi ceux qui ont voté contre l’intervention de Prague. Non inscrit au PC, le recteur laisse les présidents de chaque faculté faire la besogne à sa place. Finalement, selon M. Naoumov, les contestataires ont été convoqués pour s’expliquer, mais tous ont gardé leur poste. Le silence s’est ensuite abattu sur le monde universitaire. Les débats ont pris fin. «Il faut bien comprendre qu’à Moscou, toutes ces discussions étaient purement une affaire entre intellectuels, qui représentaient un millième de la population, affirme M. Naoumov. La vie était dure et les gens avaient d’autres préoccupations». «Plus tard, se souvient-il, quand j’allais en province et que je parlais avec les gens, ils disaient: “Quoi l’intervention? C’était très bien, non?” «La propagande avait fait son effet». (AFP)
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