Quatre croix de pierre blanche constellées d’éclats d’obus. Dans ce vallon perdu de la Drenica, fief de la rébellion albanaise au Kosovo, les sœurs orthodoxes serbes du monastère Devic vivent recluses au cœur du brasier. Depuis le mois de mars et le début des combats entre les forces de Belgrade et l’Armée de libération du Kosovo (UCK), les neuf religieuses avaient appris à vivre avec l’écho des rafales de Kalachnikov, coupées du monde, au bout d’une piste que plus personne n’osait emprunter. Témoins d’une foi orthodoxe ancestrale, dans ce Kosovo que les Serbes considèrent comme le berceau de leur histoire, de leur culture et de leur religion, elles refusaient d’envisager la fuite. «Mais le 2 août dernier, ce fut comme l’apocalypse», gémit sœur Anicia Ratomirka, 56 ans, l’une des plus jeunes. «Des tirs, des explosions partout. Nous nous sommes réfugiées devant l’autel et avons prié. Une bombe est tombée sur l’église... Heureusement, les murs sont épais». Pendant deux jours, la police et l’armée ont donné l’assaut au village voisin de Lausa, bastion historique des indépendantistes albanais. Aujourd’hui, le monastère est le seul bâtiment intact à des kilomètres à la ronde. Fermes calcinées, murs éventrés, récoltes brûlées, bétail crevé pourrissant dans les champs: les nonnes s’accrochent à leur chapelle dans un environnement de cauchemar. Le drapeau tricolore serbe flotte sur le minaret de la mosquée de Lausa. Faute d’entretien, le chemin est envahi par d’immenses chardons qui donnent à la solide bâtisse de pierres blondes des airs de château de la Belle au bois dormant. «Avant, des paysans serbes des environs venaient nous aider pour les gros travaux, mais ils ont tous fui depuis longtemps», se lamente sœur Anicia. «Les seuls à nous rendre visite de temps en temps sont les policiers. Heureusement qu’ils sont là, sinon les Siptar nous auraient massacrées. Ce sont des sauvages, vous savez. Ils ne croient pas en Dieu». Le terme, équivalent serbe du mot albanais Shqiptar, qui signifie Albanais, est utilisé de façon péjorative par les Serbes. Un poste de contrôle solidement fortifié surveille la route principale, en contrebas. Et selon les sœurs, une position de combat a été installée au sommet de la colline. Elles ont bâché d’une feuille de plastique le trou que l’obus, sans doute de mortier, a creusé dans le toit de tuiles de l’église. Les fenêtres sont brisées, une grosse branche de pin a été sectionnée. Quatre des huit croix du petit cimetière ont été endommagées par les éclats. «Nous étions serrées les unes contre les autres, sans bouger pendant des heures», poursuit à mi-voix sœur Anicia, visage rond et dents écartées sous la coiffe traditionnelle. «Un jour de plus et nous serions devenues folles. Mais nous ne partirons que s’ils détruisent tout. Et s’il faut périr, eh bien ainsi soit-il !» Aucun dégât n’est apparent dans la petite église. Au fond d’une minuscule pièce, le caveau de Sveti Janicije, fondateur du lieu au treizième siècle. «Il fait des miracles, oui, oui. Autrefois, les fidèles venaient de loin pour l’implorer». Sur le cercueil, de modestes offrandes: billets froissés de 10 dinars, une paire de chaussettes de sport. Grâce aux substantielles réserves de leur cellier (farine, légumes secs, miel), les sœurs assurent pouvoir vivre longtemps en autarcie. Et si le puits est asséché, il suffit de descendre avec le tracteur à la rivière pour remplir les grosses cuves de plastique noir. «Je suis arrivée en 1977. Depuis, malgré toute cette violence, aucune d’entre nous n’est partie», murmure sœur Anicia. «Nous sommes toutes passées de la maison de nos mères au monastère. Et nous allons toutes mourir ici». (AFP)
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Quatre croix de pierre blanche constellées d’éclats d’obus. Dans ce vallon perdu de la Drenica, fief de la rébellion albanaise au Kosovo, les sœurs orthodoxes serbes du monastère Devic vivent recluses au cœur du brasier. Depuis le mois de mars et le début des combats entre les forces de Belgrade et l’Armée de libération du Kosovo (UCK), les neuf religieuses avaient appris à vivre avec l’écho des rafales de Kalachnikov, coupées du monde, au bout d’une piste que plus personne n’osait emprunter. Témoins d’une foi orthodoxe ancestrale, dans ce Kosovo que les Serbes considèrent comme le berceau de leur histoire, de leur culture et de leur religion, elles refusaient d’envisager la fuite. «Mais le 2 août dernier, ce fut comme l’apocalypse», gémit sœur Anicia Ratomirka, 56 ans, l’une des plus jeunes. «Des...