Soupçonnée d’abriter des policiers véreux et des réseaux d’influence occultes, la franc-maçonnerie britannique, l’une des plus anciennes au monde, a été l’objet cette semaine d’une offensive sans précédent du pouvoir. «C’est un coup sévère. Il n’y a pas si longtemps, aucun homme politique n’aurait osé demander des comptes aux francs-maçons. Ils sont vraiment dans une mauvaise posture», estime l’un des plus éminents spécialistes du mouvement, Martin Short, auteur d’un livre sur le sujet. Coup sur coup, le ministère de l’Intérieur et une commission de la Chambre des communes ont brisé un tabou en s’en prenant à la tradition de secret absolu de cette institution, qui se targue de compter pour grand maître un cousin de la reine d’Angleterre, le duc de Kent. Le gouvernement a annoncé qu’il allait obliger les nouveaux juges, policiers et personnels pénitentiaires à déclarer leur appartenance au mouvement. Les députés ont sommé la Grande loge unie d’Angleterre de révéler si elle a dans ses rangs plusieurs dizaines de policiers impliqués dans des scandales et enquêtes douteuses, sous peine de poursuite judiciaire dans deux semaines. L’initiative a suscité les protestations de la Grande loge, qui a hurlé à la «persécution», mais n’a pas provoqué de grand émoi dans un pays — pourtant très sourcilleux dès qu’il est question de respect des libertés individuelles — tant la suspicion est grande dans la population depuis des années. Un «État dans l’État» La franc-maçonnerie britannique, créée sous sa forme actuelle il y a 281 ans, traîne à tort ou à raison une réputation «d’Etat dans l’Etat» qui ne cesse d’empirer. Au point d’avoir poussé les autorités à agir. Elle fait les frais du mystère qui l’entoure. «Contrairement à d’autres courants, comme le Grand orient de France, la Grande loge d’Angleterre est une organisation très secrète qui n’a pas de tradition d’ouverture», estime M. Short. Certains voient dans la croisade du pouvoir une bataille politique. Alors que la franc-maçonnerie française se rattache à une tradition républicaine et révolutionnaire, la Grande loge d’Angleterre est plus traditionaliste, conservatrice et ésotérique. Poursuivant officiellement un but philanthropique, elle a longtemps coopté ses membres dans la haute bourgeoisie et l’aristocratie (le prince Philip en fait partie). Elle est très majoritairement blanche et protestante. Certaines de ses 8.660 loges ont été accusées de faire de l’ostracisme à l’égard des Juifs, des gens de couleur et des catholiques. Le ministère de l’Intérieur jure n’avoir aucune arrière-pensée politique et agir par seul souci de transparence. «Pour que les gens aient confiance dans la justice et la police, il faut que le système soit ouvert», souligne un porte-parole. «Il ne s’agit pas d’interdire d’exercer mais de demander que les francs-maçons se fassent connaître». Corruption et erreurs judiciaires Le Parlement enquête sur des affaires très graves dans la police — corruption, erreurs judiciaires en série, coups montés —, qui auraient été, pour partie, l’œuvre de «clans» d’enquêteurs francs-maçons. «Scotland Yard, qui jouit d’une réputation sans tache, a été en fait à un moment contaminée par le courant maçonnique. Enquêteurs et malfaiteurs se sont retrouvés dans les mêmes loges en se protégeant mutuellement», affirme M. Short. Les experts estiment que 20% des policiers sont maçons. L’initiative du gouvernement pourrait porter un coup sévère à la franc-maçonnerie, alors que selon les spécialistes, le nombre de ses adhérents actifs n’est plus que de 350.000, moitié moins qu’il y a 30 ans.
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