Architecte-urbaniste de formation et de profession depuis 1967, Veronika Shröter, née en 1939, ne s’est consacrée entièrement à la peinture que depuis 1991, lorsqu’elle a pu récupérer et vendre les biens familiaux confisqués en RDA, où elle a passé une enfance de dures privations. Bien qu’elle soit formée à la discipline et à la rigueur de la raison raisonnante, logique constructive, organisatrice et planificatrice, son tempérament la porte, quand elle est libre de s’exprimer, à privilégier le monde des sensations, des émotions, des sentiments, en un mot le monde de l’âme, et de l’âme féminine. La démarche objective de l’architecture, avec ses contraintes et ses entraves de métier gagne-pain, a longtemps bride et brimé sa subjectivité qui aspirait à se manifester et à s’incarner dans une œuvre personnelle. Quand elle a pu le faire, elle a pour ainsi dire bousculé, sinon complètement balayé la raison architectonique. De là, sans doute, le primat des couleurs et des mouvements sur les lignes dans le travail de Veronika Schröter, ou plutôt, puisque le graphisme, en cernes noirs, reste fortement présent quoique parfois sous-jacent, le voilement, l’effacement et la déconstruction des lignes et des formes par les couleurs et les mouvements. De là aussi, l’absence de lignes géométriques et d’angles droits dans cette peinture toute en courbes et en formes organiques, vivantes, à l’opposé des formes minérales de l’architecture. De là, enfin, la prépondérance de la nuit sur le jour: si la lumière du jour est le milieu ambiant de l’architecture, l’obscurité et les ténèbres traversées de lueurs et de clartés sont le milieu ambiant favori de la peinture de Veronika Schröter. Il lui arrive, cependant, de laisser sa chance à la lumière, comme dans cette toile, où, par le cadrage choisi, elle nous oblige à pénétrer au cœur de la forêt comme dans un sanctuaire gardé par deux troncs puissants, telles les deux colonnes du Temple, ce qui nous ramène en un sens à l’architecture dont il n’est pas si facile de se débarrasser, apparemment. Ce sanctuaire pourrait être celui de l’inconscient, qui règne d’une manière plus immédiatement sensible dans les autres toiles semi-figuratives (paysages, couples, danses) empreintes d’un expressionnisme bien dans la tradition allemande, mais qui, au lieu de donner la part belle aux couleurs éclatantes et saturées, préfère les tons foncés, le gris, le bleu et le noir, rehaussés de blanc et de quelques éclats chromatiques. Cette option pour la clarté nocturne plutôt que pour la lumière diurne, pour la peinture plutôt que pour l’architecture, pour l’affect, l’inconscient, l’organique, le courbe, la couleur plutôt que pour la raison, le conscient, le géométrique, le rectiligne, la forme, pour l’expression lyrique et élégiaque plutôt que pour le réalisme, l’impressionnisme ou l’abstraction pure, représente pour Veronika Schröter une rupture émancipatoire, un affranchissement et une récusation du principe masculin qui régit nos sociétés patriarcales et une revendication du droit de cité et de parité du principe matriarcal féminin. Accouchement Veronika Schröter n’afficherait peut-être pas autant cette postulation émancipatoire dans sa démarche picturale, si, à l’instar du fameux espion de Le Carré, elle ne venait pas du «froid». D’ailleurs, les peintres ne sont-ils pas, par excellence, les espions du visible et de l’invisible? En passant à l’Ouest, bien avant la chute du Mur, elle laissait derrière elle une société dominée par une forme extrême du principe autoritaire masculin qui est, en définitive, un principe de nécessité et de mort déguisé en principe de liberté et de vie. Son passage définitif de l’architecture à la peinture est ainsi sa seconde libération en forme de rupture. L’architecture a fini par s’identifier à elle au principe de réalité, et par là au principe de mort, en tant que métier exercé par nécessité pécuniaire plutôt que par liberté, et la peinture au principe de plaisir, et par là au principe de vie en tant qu’activité ludique et, à la limite, gratuite, où les lignes et les touches n’ont pas toujours besoin de justification pour être acceptées et pour ainsi dire «innocentées». C’est la fin, en sens, du complexe de culpabilité implicite permanente tel que vécu dans une société totalitaire. Mais, bien entendu, personne ne peut effacer les traces du passé. Il est ce que nous ne pouvons absolument pas changer, même si nous pouvons modifier le regard que nous jetons sur lui. La peinture de Veronika Schröter, dans son aspect conflictuel et dramatique, dans la tension entre les formes, les mouvements, les couleurs, les clartés et les ombres, entre ce qui voile et ce qui est voilé, le construit et le déconstruit, l’ordre et le désordre, le motivé et l’immotivé, le réel et le rêve, la nécessité et le hasard, les plans de surface et les couches en profondeur, porte encore les stigmates des souffrances endurées et des luttes menées. C’est une peinture temporellement, sinon spatialement, tridimensionnelle qui témoigne du passé, du présent, mais aussi de l’avenir. Dans la toile de la forêt, l’une des dernières en date, on pénètre, entre les deux troncs gardiens, tels deux arbres de vie gonflés de sève, non point dans l’épaisseur ténébreuse du fourré, mais dans une sorte d’échappée lumineuse, d’éclaircie qui semble annoncer une réconciliation future avec la lumière, dans un psychisme rasséréné qui aura conclu la paix avec les vicissitudes de sa propre histoire, de l’histoire générale et du monde, au-delà de la rivalité des deux principes. Lesquels, loin d’être incompatibles, sont et doivent être complémentaires. En même temps qu’elle pressent confusément l’avenir et qu’elle règle ses comptes avec le passé, la peinture de Veronika Schröter se pratique et se vit comme une gestation et une délivrance, un accouchement de soi-même. Intégration des trois dimensions du temps (le temps qui n’a, cependant, dans notre perception qu’une seule dimension, celle de la présence immédiate), elle devient, du coup, un geste autothérapeutique, un moyen de synthèse des données de l’expérience vécue, de remembrement de la personnalité et peut-être d’unification synergique des deux principes. (Kulturzentrum, Maameltein). Joseph TARRAB
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