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Actualités - Opinion

Regard Halim Jurdak : le chaos sensible Quand donc ?

Les originaux des photocopies au laser rehaussées ou non accrochées aux cimaises de la galerie Janine Rubeiz datent de plusieurs années, plus précisément des journées difficiles de combats et de bombardements des années de guerre. Une manière pour Halim Jurdak de se soustraire créativement au cauchemar. Or, les copies sont datées de 1995 à 1997. Le fait de relever de quelques touches de couleur une photocopie la transforme-t-il en une autre œuvre, différente à ce point de l’original qu’il faille la postdater de plusieurs années? Lorsqu’une même œuvre est reproduite en plusieurs exemplaires, avec des variantes pour les personnaliser, et surtout si ces variantes sont des reprises de variantes anciennes, ne doit-on pas indiquer au moins les deux dates initiale et terminale: celle de l’original et celle de la copie modifiée? Peut-on considérer les photocopies comme de simples supports neutres au point de passer sous silence leur origine? Les problèmes de datation ne sont pas du tout futiles, surtout quand ils provoquent une confusion d’autant plus grande que la production de Jurdak est surabondante et qu’il possède des dossiers et des dossiers d’œuvres inédites, jamais montrées. Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi il tient tant à garder les originaux par-devers soi, ne cédant au public que des succédanés. Et pourquoi il expose aujourd’hui des œuvres dont certaines, ou des semblables, ont été vues lors de l’inauguration de la galerie Janine Rubeiz, il y a un lustre, et auparavant à la galerie Damo? Certes, les nouvelles technologies d’impression et de reproduction sont enthousiasmantes et peuvent donner des merveilles, surtout quand elles livrent des images sans trame, ce qui n’est pas le cas des «photolithos», en réalité des imprimés en offset, utilisés par Jurdak pour ses séries de nus. Mais aujourd’hui n’importe qui peut réaliser des photocopies fabuleuses et n’importe quel collectionneur peut multiplier à volonté les originaux qu’il détient. La facilité, la rapidité, la perfection — on peut jouer sur ce point de manière à produire des échantillons légèrement différents les uns des autres, ce que Jurdak ne manque pas de faire au demeurant — de ces procédés sont telles à l’heure actuelle qu’on peut se demander si cela ne devrait pas inciter les artistes à remettre en cause, voire à réviser radicalement leurs conceptions à ce sujet, c’est-à-dire, en somme, à s’abstenir d’y recourir comme à un nouvel Eldorado. Ad libitum Quelle que soit la fidélité de la reproduction, elle reste tributaire de la qualité du support, du papier. Aux temps, bientôt héroïques? de la gravure et de la lithographie, le papier, son toucher, son grain, son velouté, son épaisseur, sa composition, sa couleur avaient une importance capitale, au point de recourir aux meilleurs papiers pur coton faits mains. Aujourd’hui, la copie laser se fait généralement sur un papier blanc lisse des plus banals, sans personnalité, bien qu’il soit possible d’utiliser des papiers de meilleure qualité. Jurdak va jusqu’à prétendre qu’il préfère maintenant ce papier passe-partout. Voici une dimension du plaisir de l’estampe qui se perd, d’autant qu’au lieu de conserver la reproduction dans un album où l’on peut la manipuler à loisir, en caresser la texture, on est obligé de l’encadrer sous vitre à cause de la fragilité du papier ordinaire. De plus, l’impression laser possède un brillant semi-mat qui n’a rien à voir avec l’original. D’autres plaisirs de l’estampe se perdent ainsi: le relief de la gravure, le velouté mat de la lithographie. Ce qui donnait leur prix à l’une et à l’autre, c’était, entre autres, leur difficulté relative de réalisation. Voici que la démocratisation du «laserprint» enlève la dernière barrière entre l’usager et l’artiste, qui ne peut plus se prévaloir de son savoir- faire, de son habilité ou de son expérience ni de ceux du maître-graveur ou du maître-imprimeur. Que peut bien valoir une photocopie que je peux moi-même multiplier ad libitum dès que je l’acquiers? Alors que j’ai beau faire, je ne peux guère approcher la qualité d’une litho, d’une sérigraphie, ou d’une gravure sur zinc, sur cuivre, bois ou linoléum. Même les meilleurs fac-similés restent éloignés de l’original. Autrement dit, les avantages des nouvelles techniques sont aussi des inconvénients: elles suppriment la notion même de qualité en la banalisant. Je ne défends pas des technologies peut-être périmées, mais je prétends qu’on ne peut pas utiliser les nouvelles sans inventer de nouveaux usages spécifiques que seules elles autorisent. Et c’est là la tâche des artistes. Jusqu’à présent, du moins chez nous, elles ont été utilisées comme si elles étaient de simples machines à tirages libres, qui peuvent être effectués aussi bien par l’artiste que par le détenteur d’une œuvre originale. L’ajout de plus-value par un travail supplémentaire en surcharge, comme celui de Jurdak sur ses dessins arachnéens, reste trop limité pour personnaliser véritablement une copie ainsi banalisée. Et l’apposition de la signature au bas de l’estampe pour l’authentifier est insuffisant pour lui conférer un statut équivalent à celui des gravures et lithos d’antan. Primi inter pares L’un des rares avantages de ce procédé de reproduction est la possibilité de réduire considérablement le prix de chaque exemplaire. Même l’original coûte beaucoup moins cher en temps, en effort et en argent: l’original d’une gravure est une plaque de métal qu’il faut tailler au burin ou entamer à l’acide, celui d’une litho est une pierre qu’il faut traiter. Ici, l’original n’est plus qu’un dessin, un pastel, une gouache, une technique mixte sur papier. Jusqu’à présent, sous prétexte de rehauts, les exemplaires ont des prix comparables à ceux des originaux quand ils sont uniques (monotypes) et à ceux des gravures et lithos quand ils sont multiples, bien que Jurdak ait fait de méritoires sacrifices sur ce point. Autrement dit, la révolution technologique s’est faite en faveur de l’artiste et non du public: avec un travail beaucoup moindre, il cherche à obtenir un coût similaire, alors que l’innovation aurait dû promouvoir une plus grande surface d’accès à l’art pour des couches d’amateurs qui n’ont pas les moyens d’acquérir des estampes à l’ancienne. A quoi servent les révolutions si elles ne doivent pas ouvrir les portes de la culture et de ses biens physiques et intellectuels au plus grand nombre? On dira que la notion de travail n’est pas pertinente. Elle l’est. L’élitisme congénital de l’artiste lui fait croire le contraire, élitisme qu’il veut voir récompensé sans s’apercevoir que le monde est en train de changer très vite, trop vite peut-être . Et que demain, chacun, sur son ordinateur, pourra créer, s’il le veut, avec une époustouflante qualité d’impression, jamais vue auparavant, ses propres œuvres graphiques, voire tailler au laser avec une stupéfiante précision, ses propres sculptures, qu’il pourra légitimement considérer comme aussi valables que n’importe quelles autres, puisqu’il n’y a plus de critères ni de repères qui tiennent (enfin, c’est ce que d’aucuns prétendent, mais ce n’est pas sûr). Les artistes ne seront peut-être pas détrônés, mais seront des primi inter pares. Tout cela pour dire que, malgré tout l’intérêt des photocopies rehaussées, nous aurions aimé voir des originaux: des originaux «originaux» récents, de premier jet et de première main. Tout cela n’est que hors-d’œuvre. Quand donc Halim Jurdak (né en 1927) se résoudra-t-il à nous présenter un véritable plat, je veux dire une véritable exposition de résistance digne de son talent et de ses dossiers? (Galerie Janine Rubeiz) Joseph TARRAB
Les originaux des photocopies au laser rehaussées ou non accrochées aux cimaises de la galerie Janine Rubeiz datent de plusieurs années, plus précisément des journées difficiles de combats et de bombardements des années de guerre. Une manière pour Halim Jurdak de se soustraire créativement au cauchemar. Or, les copies sont datées de 1995 à 1997. Le fait de relever de quelques touches de couleur une photocopie la transforme-t-il en une autre œuvre, différente à ce point de l’original qu’il faille la postdater de plusieurs années? Lorsqu’une même œuvre est reproduite en plusieurs exemplaires, avec des variantes pour les personnaliser, et surtout si ces variantes sont des reprises de variantes anciennes, ne doit-on pas indiquer au moins les deux dates initiale et terminale: celle de l’original et celle de la copie...