Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

Regard Abboud, Akl, Achkar, Caland, Khal Transmission de paix

Etrangement, l’année commence par une récapitulation anthologique: d’abord A. Rayess et I. Marzouk, ensuite Chafic Abboud, Saïd Akl, Yvette Achkar, Huguette Caland, Helen Khal, suivis de Georges Cyr et de Halim Jurdak. Où sont passés les jeunes? On les réserve peut-être pour la bonne bouche et les mois gras. A part Rayess, qui est une source intarissable de nouveautés, ses contemporains ne nous surprennent plus. Leurs œuvres récentes les présentent tels qu’en eux-mêmes nous les imaginons en fermant les yeux. En un sens, cela rassure: on retrouve ses repères. En un autre, cela inquiète: on court sur place, comme dans les rêves. Chafic Abboud est toujours ce chuchoteur tendre et malicieux de confidences intimes et d’histoires clandestines dissimulées sous les couches d’une somptueuse peinture d’allure abstraite qui dispense, visuellement, ce «plaisir extrême» que nous éprouvons quand «Peau d’Ane» nous est conté. Plaisir accentué par la recherche, par exemple, du «Coin de cheminée» dans la toile: ce pourrait tout aussi bien être un «Coin de bois» ou un «Coin de rue». Abboud a toujours besoin d’un alibi concret pour démarrer, mais il se retrouve vite assez loin des «conditions initiales», grâce aux multiples «degrés de liberté» qu’il s’octroie en chemin, en se laissant séduire et entraîner par sa propre activité de peinture. Chez lui, la touche engendre la touche et, ainsi, de proche en proche, il envahit l’espace disponible, le faisant vibrer de tous ses pores. Il lui arrive aussi de s’exercer à des collages où il déploie plus de fantaisie. Quand ils le convainquent, ils deviennent des modèles de grandes toiles (Cf. «Le Totem»). Marque de fabrique Mais cette activité reste relativement limitée chez lui, alors qu’elle semble être devenue essentielle chez Saïd Akl ces dernières années: malade, il ne peut guère s’attaquer à de grandes surfaces. Alors il combine arabesques libres, sa marque de fabrique, et dessins de nus très «adolescents». Voisinage grinçant, rarement heureux. Même les arabesques, avec leurs couleurs criardes, au feutre, ont quelque chose de fatigué, comme les dernières veines d’un filon trop exploité. Saïd Akl a compté à ses débuts, surtout parce qu’il a été l’un des premiers à revenir aux sources orientales de l’art abstrait, sur le conseil d’un de ses maîtres en France. Mais il n’a jamais pu se remettre de la mise à sac de son atelier de Damour, comme si la fibre créatrice s’était, en lui, par désespoir, détendue ou cassée. Haut vol Yvette Achkar, contrairement à Abboud, qui a tendance à s’étaler, se concentre dans un faisceau de forces chromatiques propulsées dans l’espace neutre de la toile, tel un engin picturalodynamique. Elle expose deux œuvres, dont l’une, insolite, au lieu d’évoquer les fusées, ramène vers l’horizontalité terrestre par la forme, la texture et la couleur d’une assise bien calée où, cependant, s’enfoncent deux coins de couleurs vives: au lieu de transpercer l’espace, l’énergie achkarienne, ici, fore le sol à la recherche de quelque source enfouie. Malheureusement pour nous, ce peintre de haut vol, c’est le cas de le dire, se fait trop rare, peut-être à cause d’un temps d’incubation très long. Pages arrachées Huguette Caland, elle, cherche toujours à se libérer des formats conventionnels: après ses tout petits carrés, voici des barres de bois longilignes et des cadres oblongs qui mettent l’accent sur la verticalité, comme des meurtrières dans le mur. Caland utilise le feutre argenté pour décorer ses supports totémiques. Elle y tisse une dentelle de lignes où l’on reconnaît, parfois, des entrecuisses féminines qui font penser que ce thème, son tout premier, reste toujours présent chez elle à travers ses métamorphoses. Mais, sous l’aspect décoratif léger se révèlent, cachées dans la dentelle, des interrogations écrites sur la vie, la mort, la vérité, le mensonge, les rapports avec les autres. Huguette Caland a toujours utilisé l’écriture, parfois sous forme de collage de morceaux de lettres déchirées, dans ses œuvres. Ici, elle semble noter les idées qui lui passent par la tête, en sorte que ses planches deviennent, quand on s’en rapproche, des sortes de «pages arrachées» d’un journal privé, nous faisant partager les pensées intimes, peu banales, de son auteur. (Les quatre à la Galerie Janine Rubeiz). Indulgente bienveillance Helen Khal, qui expose aux Caves de France, Elissar, a toujours été très liée à Huguette Caland, mais son travail est très différent. Elle n’a jamais voulu se consacrer uniquement à la peinture, de peur de s’enfermer dans un monde imaginaire. Elle a toujours mené d’autres activités de manière à rester en contact avec les autres: galerie d’art, critique d’art, éditing... Aussi pratique-t-elle la peinture par plaisir de peindre et se permet-elle d’arrêter quand le plaisir ou le cœur n’y est pas. Ne vivant pas de sa peinture, elle peut se payer le luxe de maintenir ses prix à un niveau très raisonnable, comparé à celui de ses confrères et consœurs. De même qu’elle a besoin d’alterner ses activités, elle a besoin d’alterner ses manières, entre le figuratif et l’abstrait, le portrait, le nu, la nature morte d’une part et les compositions purement chromatiques, de la peinture quintessentielle, de l’autre. Les œuvres exposées ne sont pas toutes récentes. Certaines sont assez anciennes. Mais elles partagent toutes, figuratives ou abstraites, un extrême raffinement dans le traitement de la couleur. Bien qu’elles soient constituées de nombreuses couches de peinture, ses toiles sont parfaitement lisses, comme si la couleur s’était dématérialisée pour ne garder que sa propre aura, un rayonnement interactif qui ouvre la porte à une dimension autre que visuelle, à la fois émotionnelle et spirituelle. Même dans les portraits et les nus, H. el-Khal semble tenter de transmettre quelque chose d’infigurable et d’ineffable: la pureté originelle, le potentiel vibratoire d’un visage, d’un corps, d’un objet. Les peintures abstraites, d’une grande simplicité de composition, et qui semblent statiques, rectangles dans un rectangle, carrés dans un carré, portent ce potentiel vibratoire, cette radioactivité à son comble: les rapports des couleurs les font bouger, avancer, reculer, se contracter, s’expanser, entraînant le regard dans une longue et sereine contemplation. Cette transmission de paix intérieure caractérise sans doute en propre cette peinture qui relaie l’indulgente bienveillance du regard qu’Helen Khal porte sur le monde. Joseph Tarrab
Etrangement, l’année commence par une récapitulation anthologique: d’abord A. Rayess et I. Marzouk, ensuite Chafic Abboud, Saïd Akl, Yvette Achkar, Huguette Caland, Helen Khal, suivis de Georges Cyr et de Halim Jurdak. Où sont passés les jeunes? On les réserve peut-être pour la bonne bouche et les mois gras. A part Rayess, qui est une source intarissable de nouveautés, ses contemporains ne nous surprennent plus. Leurs œuvres récentes les présentent tels qu’en eux-mêmes nous les imaginons en fermant les yeux. En un sens, cela rassure: on retrouve ses repères. En un autre, cela inquiète: on court sur place, comme dans les rêves. Chafic Abboud est toujours ce chuchoteur tendre et malicieux de confidences intimes et d’histoires clandestines dissimulées sous les couches d’une somptueuse peinture d’allure...