Mon premier est le couple Barbie-Ken, mon deuxième le couple Brancusi-Eileen, mon troisième un taureau ailé assyrien, mon quatrième un cupidon de Guido Reni, mon tout une estampe de Mohamad el-Rawas.
Mon tout est en réalité autrement plus complexe qu’une charade tant il mobilise, recycle, associe, bricole et invente d’idées, d’images, de références, de citations, d’objets, d’assemblages, de constructions, tant il met en jeu de ressources intellectuelles, artistiques, artisanales, techniques et matérielles.
Une «technique mixte» ou une estampe de Mohamad el-Rawas est une sorte de chantier où toutes les disciplines ont droit de cité, sauf qu’ici elles sont exclusivement pratiquées par le maître-d’œuvre. Il y faut un impressionnant éventail de talents, de savoirs, de savoir-faire.
Mohamad el-Rawas les possède tous à un haut degré et les exerce avec un souci quasi maniaque de perfection dans le détail et l’exécution, qu’il s’agisse de peindre un fin portrait à l’huile, d’obtenir un effet de velouté par un savant et patient saupoudrage de pigment outremer sur de multiples couches de colle soufflée au chalumeau, de créer une surface granulée brillante en tamisant des grains calibrés de carborundum, de raccorder de minces baguettes de bois par de ténus tubes d’aluminium, de façonner un papillon en bois de balsa bouilli et appliqué sur un cylindre pour prendre la forme, d’articuler le bras de Ken pour le rendre capable d’étreindre Barbie, de mettre en scène le couple dans différentes poses, de l’éclairer, de le photographier, de photocopier les photos en vue d’un collage ou de les transférer sur d’autres supports, d’inventer une absurde métaphore technologique abstraite du mécanisme de la marche déhanchée d’un mannequin, de fixer des empreintes d’objets ou de graver des signes sur une couche d’encaustique chaude, de forger de petites sculptures en alliage à soudure aplati, de dénicher les instruments miniaturisés capables de réussir certaines opérations délicates, comme d’inciser un menu tube de métal pour y insérer un infime fanion...
Astucieuses solutions originales, minutie virtuose et ingénieuse ingénierie. Etats de service sans états d’âme. Etats de culture avec états de pensée. Elégance d’une sensibilité retenue qui se déguise et se dissimule, pudique, derrière le métier.
Chaque œuvre possède un thème dominant unificateur, bien qu’elle ait pu être initiée à partir d’un élément — photo, phrase, objet, suggestion, expérience vécue — sans idée préconçue ni stratégie d’ensemble. L’élément de départ déclenche une série d’associations d’idées qui engendrent, par essais et tâtonnements, reprises et repentirs, la configuration globale. Processus qui requiert intuitions, recherches, méditations, temps de mûrissement et d’aboutissement.
Dans «L’Orient-Express», réalisé à l’occasion du premier anniversaire de la revue, le titre évoque le train, lequel évoque le tir à l’arc dans la mesure où le magazine, le train et la flèche sont des moyens de communication, de transmission ou de translation d’un «message» matériel ou intellectuel d’un émetteur — gare de départ, écrivain, arc — à un récepteur — gare d’arrivée, lecteur, cible.
Le train suscite la carte géographique ancienne et même commande, par sa suite de wagons, la séquence des cadres de l’enseignement du tir à l’arc. Le masque funéraire en or est l’ultime moyen de communication, par-delà la tombe. Et l’œuvre elle-même, un médium-express de tous ces médias qui en sont les messages.
Partitions libres
Lecture partielle qui peut être poursuivie et développée ad libitum. Elle indique simplement qu’il y a beaucoup moins d’arbitraire qu’il n’y paraît à première vue dans le choix et l’agencement des éléments mis... en train.
L’œuvre s’élabore de proche en proche, à mesure que les associations pertinentes se font jour, parfois avec de longs délais pour accéder à la phase terminale: il a fallu trois mois pour trouver l’idée de disposer sur la passerelle les lilliputiennes «poupées de souci» guatémaltèques qui ont permis la finalisation et l’intitulé de «Catwalk Practitioners».
Dans «Kite Maker» l’image de départ est la photo d’une femme nue marchant dans le désert. Les images des «kites» se sont imposées lors de la visite d’une exposition de cerfs-volants français au Collège Protestant. A priori, la marcheuse nue n’a rien à voir avec les cerfs-volants. Leur adjonction n’est pourtant pas gratuite, si l’on tient compte de leurs connotations érotiques de phallus ailés.
Si le titre «Kite Maker» est tout à fait explicite au vu de l’œuvre, «The Horizon of Sheba» reste un titre énigmatique même si l’on assimile le cercle mégalithique (construit en bois et photographié par el-Rawas) ou le Capitole au palais de Salomon. El-Rawas se plaît ici à provoquer la perplexité, donc le questionnement, l’interrogation, l’effort de recherche et d’interprétation pour tenter d’élucider l’incongruité de l’allusion.
Les travaux de Mohamad el-Rawas sont des partitions libres et ouvertes en apparence mais strictement manigancées et contrôlées en dernière instance, bien que leurs éléments puissent toujours se prêter à diverses combinaisons et séquences logiques, paralogiques, illogiques ou analogiques. Il suffit, pour cela, de les nommer pour se raconter, à chaque fois, une histoire différente.
Résolument contradictoires mais d’une contradiction résolue en sous-main, ces œuvres sont bien filles de leur époque zappeuse où le choc des images et la collision des réalités les plus disparates, glorieuses ou misérables, sont un processus perpétuel.
El-Rawas projette en quelque sorte l’activité incessante de découpage-collage-montage-redécoupage- décollage- démontage- recollage - remontage... à laquelle nous soumet, avec combien plus de brutalité et d’aberration, le mode de vie contemporain. Nous effectuons ces opérations sans désemparer, à chaque moment, sans même y prendre garde.
Par la maîtrise maximale de ses moyens, Mohamad el-Rawas magnifie des moments modestes, magiques ou même maléfiques du mouvant magma de métaphores, métonymies et métamorphoses modulant notre morbide méli-mélo mental en cette molle mort de millénaire. (Galerie Janine Rubeiz).
Joseph TARRAB

