Nizar Qabbani avait dit d’elle un jour, «après des années de soif, sa voix nous est arrivée comme un torrent d’eau vive». Le jeudi 27 novembre à Dubai, Feyrouz a fait sur scène un retour triomphal devant 1850 personnes, impatientes d’abord, puis conquises et enfin déchaînées.
Depuis sa prestation au centre-ville, il y a trois ans, elle n’avait plus chanté en public. On la promettait comme l’Arlésienne, on l’attendait comme Godot et tous ceux qui l’aiment rongeaient leur frein et désespéraient de ne plus la revoir. Le Palais des Congrès de Dubaï a eu la chance, la joie et le privilège d’organiser son «come-back».
Accompagnée d’une cinquantaine de musiciens et de choristes, elle apparaît enfin, de noir vêtue, pour entonner un hymne à Dubai et aux Emirats. Au-delà de l’exercice convenu, sa voix résonne, intacte, chaude, chatoyante dans le registre des graves et enveloppe l’assistance, un moment, hébétée. Ses fans, accourus d’Arabie, de Beyrouth, de Paris ou de Londres sont tendus, inquiets. Elle enchaîne sur «Nassam ‘alayna I-hawa»; l’émotion, comme la musique, déferle. L’assistance est conquise.
Cette voix qui accompagne Libanais et Arabes depuis des décennies, cette voix familière comme aucune autre, semble renouvelée, revivifiée, plus sensuelle que jamais. L’orchestre, magistralement dirigé par Mike Herro, la respecte de bout en bout et, à aucun moment, ne cède a la facilité. Même le anciennes chansons bénéficient d’une harmonisation nouvelle, plus légère, plus aérienne.
Il faut d’ailleurs saluer le choix d’un programme (26 morceaux) savamment équilibré, qui a réussi à éviter la démagogie des chansons nationalistes. Aucune exploitation du folklore. Aucune allusion à la guerre. Aucune concession à la sensiblerie. On était là pour la voix de Feyrouz, pour la musique. Pour deux heures de bonheur.
A l’applaudimètre, deux chansons relativement récentes «Ahwak» de Zaki Nassif et «Kifak Inta» de Ziad Rahbani sont rejointes par la toute dernière de Ziad, «Sallem li’aley», qui conquiert immédiatement le public.
Ayant changé trois fois de tenue (noir, bleu-azur, sable), Feyrouz apparaît en dernière partie du spectacle en robe blanche, couleur de lune. Derrière elle, un ciel parsemé d’étoiles. Elle entonne «nehna wel qamar jirane». Le public retient son souffle. Elle enchaîne sur «jayebli salam» et «biqoulou zghayar baladi». Le public explose, il en redemande. Elle revient et chante de nouveau. Ils l’ovationnent pendant dix minutes debout. Elle sourit, salue d’une main, puis des deux mains. L’orchestre comme l’assistance jubilent. Elle chante «ghab el qamar». Encore la lune! Le public chante avec elle «iza el ard mdawwara». Les «bis» durent 15 minutes. Elle conclut avec «Zourouni», mais le public, ému, transporté, déchaîné, ne veut pas partir. Elle chante encore: «bi dallelna daw el qamar». Elle aussi semble jubiler. L’assistance bariolée crie sa reconnaissance devant une telle performance. Des feux d’artifice illuminent le ciel. Ce soir-là Dubaï est à la fête.

