«Il n’est donc pas rassurant du tout, déclare un avocat d’affaires, d’entendre M. Hariri nous balancer, comme il l’a fait au dîner des congressistes arabes, que ces différends politiques font partie intégrante de «notre nature, constituent notre voie et nous allons rester comme cela... Nous nous disputons aujourd’hui, nous nous réconcilions demain et c’est là une chose ordinaire par rapport à des Libanais.» Ce fatalisme qui se veut souriant, s’indigne le juriste, n’est plus de mise quand les conflits, loin de se circonscrire dans le corral étroit d’une lutte d’influence à caractère personnel, se répercutent sur la stabilité générale du pays, sur son économie, sur sa monnaie, sur ses finances et y font des ravages. M. Hariri est mieux placé que quiconque pour savoir que son dernier match avec M. Berry a coûté à la Banque centrale près d’un milliard de dollars pour soutenir la Livre. Et si le conflit s’était prolongé, toutes les réserves en devises de la B.C. y auraient passé...».
«Les responsables, poursuit cette personnalité, doivent réaliser que le monde va plus vite, qu’il devient plus interactif, que tout effet négatif est automatiquement multiplié par cent dix fois plus vite qu’avant. Jadis il y avait une cloison plus étanche entre politique et économie. Plus exactement le système politique, malgré les tiraillements d’intérêts entre politiciens en vue, restait globalement stable, assez pour ne pas mettre en état d’alerte la «confiance» ce concept vital pour toute économie. C’était un peu comme au Japon où les turbulences politiques centripètes n’affectent pas la croissance.»
Dérives
«Mais depuis Taëf, poursuit cet avocat d’affaires, les luttes intestines relèvent de la fragilité même du système, qui ne tourne pas rond sur lui-même et dont les dérives deviennent de plus en plus centrifuges, affectant tous les domaines de la vie nationale. Une fois que la «confiance» instinctive dans le système global est perdue, tout se retrouve lié, il n’y a plus d’immunité pour aucun secteur et si le char de l’Etat dérape, l’économie va dans le décor. C’est d’autant plus important que la guerre a évidemment démoli l’édifice initial. Il fallait donc reconstruire sur du solide, en évitant évidemment toute sorte de secousse surtout en période de convalescence. On n’a pas voulu en tenir compte car, d’une façon tout à fait inintelligente, on pensait que les choses allaient s’arranger d’elles-mêmes avec la paix qui se mettrait en place dans la région. On a donc vendu la peau de l’ours avant de l’avoir tué et on a laissé libre cours à tous les appétits comme à toutes les rivalités de petits chefs. De plus, au lieu de travailler scientifiquement au redressement, en termes d’indices de production, de productivité, de croissance et de revenu national, on a pratiquement lié toute la question économique à un seul nom, un seul renom, on devine aisément lequel. Il faut là reconnaître que ce choix a eu pour avantage de stabiliser la Livre et de laisser ouvertes les options des aides étrangères: si jamais elles doivent être délivrées, c’est bien M. Rafic Hariri qui est dans la meilleure position pour les obtenir. Mais la solution d’un recours unique, d’une confiance placée dans une seule figure de proue offre des failles qui sont de plus en plus visibles. Cela en partie parce que la répartition initiale des rôles, du moins comme certains l’imaginaient, n’a pas été tout à fait respectée, M. Hariri ne se contentant pas du rôle «économique» qu’on pensait lui réserver, où on voulait le cantonner, et devenant à son tour un leader politique traditionnel. Il y a beaucoup d’autres raisons qui expliquent la récession actuelle mais il est certain que si on n’avait pas mis tous les œufs dans un même panier, si on avait depuis 92 veillé à ce que le gouvernement ne privilégie pas uniquement les secteurs improductifs comme le foncier, si on n’avait pas tellement compté sur les assistances étrangères qui se sont dérobées, on n’en serait pas là. Et si l’on avait empêché le remplacement de la Constitution par le système de la troïka, on n’aurait pas eu à subir le contrecoup si sérieux des disputes entre dirigeants...».
E.K.

