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Actualités - Chronologie

La ville interdite où Maria a vécu toute une vie

Lorsque l’avion qui l’emmenait avec son mari et leurs deux enfants pour une mission ultasecrète s’est posé sur un minuscule aérodrome au milieu d’une forêt de Mordovie (est), Maria, physicienne de son état, ne pouvait s’imaginer qu’elle y resterait jusqu’à la fin de ses jours.
Il y a exactement 50 ans, cette femme, alors âgée de 34 ans, avait accepté la proposition de la police secrète stalinienne de s’installer avec son époux, Deodor Tarassov, également physicien, dans une ville fermée, effacée de toutes les cartes, où il devait participer à la fabrication de la première bombe atomique soviétique.
Dès qu’elle avait pénétré dans la petite cité perdue abritant le premier centre de recherches sur les armes nucléaires, connue ensuite sous le nom d’Arzamas-16, puis, aujourd’hui, redevenue Sarov, Maria avait compris qu’on y vivait dans l’abondance du «vrai communisme».
«Nous n’avions rien sur nous, car on nous avait dit qu’ici il y avait tout ce qu’il fallait, comme sous le communisme», raconte Maria, 84 ans, les yeux brillants d’émotion.
Peu après l’atterrissage, toute la famille — dont les parents de Maria — mangeait dans la cantine abondamment éclairée du centre.
«Je n’en croyais pas mes yeux: après les cartes d’approvisionnement de l’après-guerre à Moscou, ici, sur les nappes blanches amidonnées, on servait tout ce qu’on avait déjà oublié: de l’esturgeon aux champignons, du caviar, des fruits... A voir cela, ma mère a éclaté en sanglots», se souvient-elle.
Le lendemain, Maria est entrée à l’unité de radiographie des métaux du centre nucléaire, installé dans l’enceinte d’un monastère désaffecté. Son père, médecin spécialiste des maladies professionnelles, oscultait les constructeurs des armes atomiques, et sa mère triait les livres d’une très riche bibliothèque où dominaient les œuvres scientifiques en allemand, trophées de la guerre.
«Non seulement je ne savais pas sur quoi travaillait mon mari, mais je ne savais même pas ce que faisait ma collègue de bureau», explique la vieille dame.
La mission qui devait durer initialement de «12 à 18 mois» a réussi: le retard de l’URSS en matière de bombe atomique sur les Etats-Unis a été refait. Mais la famille Tarassov, comme tant d’autres, n’a jamais quitté la cité interdite.

Des salaires élevés et des films...

«On avait tout ici: les produits introuvables à Moscou, des salaires très élevés, un théâtre amateur, les meilleurs films, et même des voitures quasiment pour chaque famille», raconte-t-elle.
C’est au tout début des années 1950 que Maria a fait la connaissance du jeune physicien Andreï Sakharov, futur père de la bombe à hydrogène en 1953, mais aussi futur dissident soviétique et prix Nobel de la Paix.
Lorsque, dans les années 1970, commencèrent les représailles contre Sakharov, devenu défenseur des droits de l’homme, «nous étions tous indignés», se souvient Maria.
Car la libre pensée autorisée presqu’officiellement sur cet îlot du communisme constituait pour les scientifiques un avantage non négligeable dans cette existence confinée.
Le chef de la police secrète et fondateur de la ville, Lavrenti Beria, avait écrit à l’époque que «pour mieux travailler, ces scientifiques doivent parler librement».
L’interdiction de sortir de la zone, valable jusqu’à la mort de Staline en 1953, «ne nous pesait pas trop», concède la vieille dame.
C’est avec la déstalinisation que la famille Tarassov a pu sortir pour la première fois de ce territoire de 230 km carrés pour visiter le marché de Temnikov, à 40 km au sud de la cité: «la pauvreté des gens et des maisons, ces gamins qui couraient derrière notre voiture quémandant des bonbons, nous avaient alors frappés», se souvient-elle.
Dans la cité où elle vivait, que ses habitants désignaient seulement par le mot «la Ville», n’existaient ni la criminalité, ni les pénuries soviétiques.
Aujourd’hui encore, à l’instar d’une dizaine d’autres villes interdites russes, Sarov est gardée par un triple cercle de barbelés, mais Maria, veuve et mère de trois fils, n’a pas envie de quitter la zone secrète où elle se sent heureuse. (AFP)
Lorsque l’avion qui l’emmenait avec son mari et leurs deux enfants pour une mission ultasecrète s’est posé sur un minuscule aérodrome au milieu d’une forêt de Mordovie (est), Maria, physicienne de son état, ne pouvait s’imaginer qu’elle y resterait jusqu’à la fin de ses jours.Il y a exactement 50 ans, cette femme, alors âgée de 34 ans, avait accepté la proposition de la police secrète stalinienne de s’installer avec son époux, Deodor Tarassov, également physicien, dans une ville fermée, effacée de toutes les cartes, où il devait participer à la fabrication de la première bombe atomique soviétique.Dès qu’elle avait pénétré dans la petite cité perdue abritant le premier centre de recherches sur les armes nucléaires, connue ensuite sous le nom d’Arzamas-16, puis, aujourd’hui, redevenue Sarov,...