Sous le titre «Nous, nous avons avorté», 80 Brésiliennes de trois générations ont rompu ces derniers jours le mur du silence et raconté à l’influent hebdomadaire «Veja» pourquoi elles ont avorté, montrant que bon nombre des catholiques pratiquants du Brésil sont plus libéraux que l’Eglise.
«Je suis catholique et je n’ai aucun remords d’avoir fait ça à 18 ans», a résumé une célèbre présentatrice de TV, Hebe Camargo, 68 ans.
«Je ne voulais pas cet enfant. Il n’était pas le fruit de l’amour mais d’un viol», a déclaré Myriam Marques, 34 ans, infirmière, qui précise «être demeurée longtemps en conflit avec elle-même pour rester catholique».
A Rio, 76% des personnes interrogées sur cette question par un institut de sondage, à quelques jours de la venue du pape, se sont déclarées «en faveur» de l’avortement dans deux cas: le viol et si la grossesse met la vie de la future mère en danger.
Il y a pourtant moins d’un mois, après l’adoption d’un projet de loi obligeant les hôpitaux publics à pratiquer l’avortement dans «les cas de viols et de maladie fatale», la hiérarchie catholique brésilienne s’était offusquée de cette décision qui, en fait, ne faisait que reprendre une loi de cinquante ans tombée en désuétude.
Dans un appel aux parlementaires et à la population, la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) demandait que tous les Brésiliens «s’opposent aux projets de loi qui agressent la vie et la famille», thème du congrès que le pape présidera vendredi à Rio.
Au Brésil, premier pays catholique au monde, l’avortement est la troisième cause de mortalité des femmes (8,2% des cas), selon le ministère de la Santé, qui, en avril dernier, a décidé de distribuer des pilules contraceptives à 17 millions de femmes pour enrayer les décès consécutifs aux avortements pratiqués dans la clandestinité.
Un discours dépassé
Face aux réalités de la vie quotidienne, le discours et les positions de l’Eglise conservatrice paraissent dépassés pour de nombreux Brésiliens, principalement les citadins.
A Sao Paulo, capitale économique du pays, 90% des personnes interrogées se sont déclarées en faveur de l’utilisation de préservatifs surtout pour éviter la propagation du sida (96%).
Mais, selon le journaliste brésilien Tad Szulc, auteur de l’une des plus complètes biographies sur Jean-Paul II, le pape — qui réitérera à Rio que l’avortement rappelle l’assassinat de millions de personnes par les régimes totalitaires — préfère «grosso modo une Eglise chaque fois plus réduite, mais totalement obéissante, à une Eglise dont les enseignements sont remis en cause ou ignorés».
Le pape, relèvent de nombreux Brésiliens, sait que le nombre de catholiques qui se convertissent au protestantisme et aux sectes évangéliques augmente chaque année de façon significative.
Selon les dernières statistiques officielles, les Eglises évangéliques totalisent quelque 12,5 millions de fidèles — parmi lesquels sont comptés 8 millions de pentecôtistes — contre 122 millions qui se déclarent catholiques.
Dès 1991, la CNBB reconnaissait que l’hémorragie des catholiques vers les sectes évangéliques faisait perdre chaque année à l’Eglise quelque 600.000 fidèles.
«C’est un prix qu’il (le pape) est disposé à payer, admettant publiquement la réduction continue des vocations pour le sacerdoce», souligne M. Szulc.
«Les armes du pape pour combattre les tendances qu’il considère subversives sont la prohibition de toute dissidence et la nomination des évêques et des cardinaux conservateurs dans le monde entier», conclut l’analyste.
Des 283 archevêques et évêques en exercice au Brésil, 194 ont été nommés par Jean-Paul II. (AFP)

