Les avis sur les résultats de la mission Albright, délicate et complexe, divergent. On s’accorde toutefois sur un point élémentaire: nul ne pouvait espérer la voir résoudre en une seule tournée les problèmes difficiles que ses prédécesseurs, James Baker et Warren Christopher, n’avaient pu dénouer en six années d’incessantes navettes. D’autant que ces difficultés se sont nettement aggravées depuis l’assassinat de Rabin et l’avènement de Netanyahu. Albright a d’ailleurs souligné que «le chemin menant vers la paix est extrêmement difficile», précisant que pour l’heure «il n’y a pas d’entente sur les bases devant conditionner la reprise des négociations». Usant ensuite d’une image parlante, elle a estimé que, «faute d’un ascenseur, la cabine étant en panne, nous aurons à gravir les degrés un par un». Ce qui va prendre beaucoup de temps, tout comme jadis la méthode du «step by step» ou des petits pas que Henry Kissinger avait fait sienne.
Toujours est-il qu’un spécialiste, un ancien ambassadeur libanais indique que «l’initiative d’Albright incite par elle-même à l’optimisme, indépendamment de ses résultats, bons ou mauvais. Car elle prouve que le président Bill Clinton réalise maintenant que le processus de paix est sérieusement en danger et risque de s’effondrer sous l’effet des actes de violence, des attentats-suicides, des agressions militaires sous prétexte ou non de représailles et de la politique boute-feu du gouvernement israélien. Le chef de la Maison-Blanche, en envoyant d’urgence son secrétaire d’Etat pour une mission de pompier, montre qu’il comprend enfin que les forces extrémistes de tous bords sont entrain de se renforcer au point de compromettre et les plans et l’influence des Etats-Unis dans la région. Dès lors ce qu’il faut d’abord retenir de la mission d’Albright, c’est qu’elle est venue signifier avec force à toutes les parties prenantes sans exception que les USA ne permettront jamais l’annihilation d’un processus qu’ils entreprennent sans tarder de remettre sur les rails».
Double avertissement
Et d’indiquer ensuite que «le secrétaire d’Etat a établi deux premières règles de jeu pour garantir la réanimation du processus sur le volet palestinien:
— Le retour des Israéliens au respect effectif des accords conclus, comme entrée en matière pour les négociations sur le statut définitif des Palestiniens, ce qui implique que Tel-Aviv n’est plus autorisé à prendre des mesures unilatérales enfreignant ces accords, comme l’installation de nouvelles colonies et la judaïsation accélérée de Jérusalem même dans sa partie arabe.
— La destruction de l’infrastructure «militaire» du Hamas et du Jihad islamique, ces deux formations menaçant par leur action le processus de paix mais portant également un coup sérieux à la viabilité de l’Autorité palestinienne par leur rejet des accords d’Oslo et de l’entente avec Israël. Une fois ces deux mouvements neutralisés il n’y aurait plus à craindre pour le processus, aussi longue que puisse être alors la durée des négociations...»
L’ancien diplomate relève ensuite qu’après la ferme intervention d’Albright, «l’Administration U.S. espère que les pourparlers israélo-palestiniens appelés à redémarrer incessamment se verront accompagner de la reprise du redéploiement israélien prévu en Cisjordanie par les accords d’Oslo et qui ne s’est pas encore fait, bien que les délais fixés aient été largement dépassés. Bien évidemment Washington compte aussi sur l’application des deux directives précitées, à savoir l’arrêt des colonisations d’une part et l’annihilation du couple Hamas-Jihad islamique d’autre part. Les Américains répètent que ni les Israéliens ne peuvent avoir la sécurité qu’ils réclament tant qu’ils poursuivent les implantations, ni les Palestiniens ne peuvent obtenir l’application des accords d’Oslo tant que les activistes intégristes ne sont pas neutralisés...»
Sous-entendus
«Ce qui est tout à fait remarquable, souligne cet analyste, c’est qu’à Beyrouth Albright, qui n’a donc pas hésité à exiger la destruction du Hamas et du Jihad islamique palestiniens, n’a pas du tout évoqué la résistance active libanaise au Sud et plus précisément le Hezbollah, qu’elle a ainsi évité de classer dans la catégorie «terroriste». Du coup, on peut estimer que Washington admet implicitement que le Hezbollah et la résistance libanaise ne sont pas contre la paix, leur action ne portant pas sur ce point mais sur la libération du territoire national occupé par Israël. Une position américaine plutôt positive et qui, toujours d’une manière indirecte, permet de penser que le retrait israélien n’est plus exclu. Et à ce propos, il devient clair que sans la pression accentuée de la résistance active au Sud comme dans la Békaa-Ouest, ce retrait les Israéliens n’y auraient jamais songé. Maintenant le débat bat son plein en Israël, aussi bien au sein du gouvernement même que dans l’opinion publique. Pour être précis, il faut souligner que plus la résistance multiplie ses actions, plus elle tue de soldats israéliens et plus la balance penche en Israël en faveur d’un retrait rapide du Liban. Toujours est-il qu’Albright n’a pas voulu se mouiller comme on dit dans une question aussi délicate et elle s’est contentée de dire qu’un «règlement permanent doit garantir la sécurité d’Israël et la souveraineté totale du Liban, sur tout son territoire national».
Mais comment cela peut-il se faire en pratique? Israël exige pour se retirer la présence dans la région frontalière d’une force capable de garantir sa sécurité, en affirmant ouvertement qu’elle ne fait pas confiance au Liban à cet égard. Le Liban de son côté répond que son armée est tout à fait capable d’assurer l’ordre partout...
Toujours est-il que le secrétaire général du gouvernement israélien précise pour sa part qu’il n’y aura pas de retrait «tant que des mesures ne viendront pas garantir la sécurité des habitants des villages frontaliers et la vie des amis d’Israël au Liban-Sud». Autrement dit, les Israéliens ne partiraient pas si l’on n’arrange pas au mieux la question des gens de Lahd...
Un autre responsable israélien, le ministre Avigdor Kahalani se fait remarquer ces jours-ci en se déchaînant tout particulièrement contre le Liban. Il veut qu’on bombarde Beyrouth et les installations d’électricité ou d’eau, sinon tout de suite du moins après un retrait israélien «unilatéral» après lequel les Israéliens continueraient à être attaqués en Galilée...
E.K.

