Lewis a assuré l’ultime relais après ses coéquipiers Mike Marsh, Leroy Burrell et Floyd Heard, sans opposition et sans chronométrage, avant de gagner le centre du terrain, déserté par les équipes de Houston et de Pittsburgh. Là s’est déroulée une brève cérémonie au cours de laquelle a été lu un message du président américain Bill Clinton, rendant hommage aux accomplissements exceptionnels de cet athlète hors du commun.
Cet ultime tour de piste a été effectué sur le terrain de l’université de Houston, là même où il avait fait ses débuts bien des années plus tôt, devant une foule d’environ 20.000 personnes, venues voir jouer leur équipe de football, mais dont beaucoup avaient du mal à maîtriser leurs larmes. Pour l’occasion Lewis et ses compères avaient utilisé un bâton en or sur lequel était inscrit «1:18.68» en souvenir du record du monde du 4x200m établi par le Santa Monica track club à Walnut (Californie) en 1994.
«Cela a été une longue route avec de nombreux combats», a souligné Lewis, depuis le centre du terrain où il était entouré de sa famille et des dirigeants de son ancienne université. «Mais je suis fier de dire que je l’ai parcourue à ma façon et que cela fait du bien».
Entré dans la légende du sport avec ses 4 médailles d’or des jeux de Los Angeles, dont 3 individuelles (100 m, 200 m, longueur), égalant l’exploit de Jesse Owens en 1936 à Berlin, Lewis aura connu une longévité exceptionnelle. Il devait glaner son ultime titre olympique, le neuvième et le quatrième consécutif en longueur, l’année dernière à Atlanta à l’âge de 35 ans. Seul le nageur américain Mark Spitz, le coureur de fond finlandais Paavo Nurmi et la gymnaste soviétique Larisa latynina ont fait aussi bien.
Il devait avouer, un peu plus tard, au cours d’une conférence de presse, qu’il était presque plus tendu samedi que lors de ses courses olympiques victorieuses. «J’ai essayé de courir un peu plus vite pour les caméras parce qu’on m’avait dit que je n’avais pas l’air trop bien en allant doucement», a-t-il ajouté. «Je pensais à certaines des dernières courses et étais probablement plus nerveux que pour une course régulière. En relais, si on perd le bâton, on n’a pas d’autre chance».
Bien qu’ayant maintenant officiellement pris sa retraite, Lewis a indiqué qu’il continuerait à disputer des courses exhibitions et qu’il continuerait à travailler pour des œuvres charitables, y compris sa propre fondation, créée en 1984, pour venir en aide aux jeunes défavorisés.
Mike Marsh, son ancien coéquipier, avait du mal à cacher son émotion. «C’est comme pour n’importe quelle fin où vous voyez votre carrière et celle de votre ami vous passer en flash devant les yeux», a souligné Marsh. «Il y a beaucoup de souvenirs et de nostalgie dans l’air aujourd’hui. Cela a été une période exceptionnelle pour Carl et pour nous tous. C’est un jour très spécial».
L’exceptionnelle
carrière
Pour Lewis, tout a commencé aux Jeux de Los Angeles en 1984. L’année précédente il était devenu champion du monde sur 100 mètres et en longueur et avait participé au triomphe du relais américain 4 x 100 mètres. Mais c’est lors des JO californiens qu’il entre dans la légende en rééditant l’exploit réalisé en 1936 à Berlin par Jesse Owens.
Lewis s’impose sur 100, 200 et 4 x 100 mètres et en longueur. L’exploit est salué comme il se doit hors des frontières des États-Unis, mais ne suffit pas à lui attirer les faveurs du public local, qui lui reproche de n’avoir effectué que 2 essais sur 6 à la longueur.
Lewis doublé
par Powell
Lewis voulait s’économiser en prévision du 200 mètres et du relais. Le magazine Sports Illustrated le présente comme cupide et arrogant. le ton est donné et l’image de Lewis aux États-Unis ne s’en remettra jamais.
En 1991, homme de tous les retours, Lewis est donné comme fini. Il apporte un cinglant démenti en remportant le 100 mètres des Championnats du monde à Tokyo et en reprenant le record du monde (9 sec 86) dans ce qui est encore considéré comme le plus grand 100 mètres de tous les temps.
C’est pourtant à Tokyo qu’il connaîtra une des plus grandes déceptions de sa carrière. Il y réussit le meilleur concours de saut en longueur de sa vie athlétique avec trois bonds à plus de 8,84 m... Il y concède pourtant sa première défaite en 66 sorties devant son compatriote Mike Powell, qui, avec 8,95 m, lui souffle la victoire et le vieux record de Bob Beamon (8,90 m) qui remontait aux Jeux de Mexico en 1968, après lequel il courait depuis des années.
Une fois de plus Lewis s’attirait l’ire du public en tentant de minimiser l’exploit de Powell, faisant valoir qu’il s’agissait d’un coup de chance qui resterait sans lendemain.
Quand Carl Lewis
lorgne vers Jerry Lewis
En 1992, une grippe le prive de sélection olympique sur 100 mètres et Lewis doit se contenter aux Jeux de Barcelone de la médaille d’or de la longueur, avant de déclencher une nouvelle polémique en demandant que Michael Johnson soit exclu du relais 4 x 400 mètres. Mel Rosen, l’entraîneur américain, n’écoutera pas «King» Carl mais le repêchera pour le 4 x 100 mètres, décimé par les blessures. «Je n’ai jamais compris pourquoi il a essayé d’être pris dans le 4 x 400 mètres», devait avouer Rosen.
A Atlanta, Lewis n’est présent qu’en longueur et réussit à 35 ans à remporter son quatrième titre olympique consécutif, avant de faire campagne sans succès pour être pris comme dernier relayeur sur 4 x 100 mètres.
Un an plus tard King Carl arrête, sans avoir réussi à faire taire les critiques lui reprochant de penser plus à ses gains personnels qu’à l’avenir du sport aux Etats-Unis. De l’athlétisme, Lewis, qui avait un jour dit «je veux être millionnaire et ne jamais être obligé de faire un vrai travail», aura obtenu ce qu’il cherchait: la gloire et la richesse.
Il lui reste à réussir sa reconversion, qu’il imagine très bien dans le cinéma: «Je me vois très bien dans des rôles à la Jerry Lewis, a-t-il dit. Ce serait un vrai défi, un risque que je peux me permettre de prendre. Si cela marche, c’est super. Sinon, je peux me rabattre sur autre chose.»

