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Actualités - Reportage

Daayra , d'Amol Palekar Hors des poncifs de Bollywood

PARIS. — De Mirèse AKAR

Satiyaj’it Ray lisait de préférence les critiques de cinéma anglais — un psychanalyste aurait vu là le «rapport au père» d’un enfant de l’Empire — et n’aimait pas se rendre au festival de Cannes qui ne l’avait jamais récompensé, François Truffaut avait même, du temps qu’il était un jeune critique redouté, quitté la salle pendant la projection de «Pather Panchali»! On voyait le cinéaste indien plutôt à celui de Berlin où un Ours d’argent lui avait assuré une notoriété internationale...
Mais la France a fini par accorder au réalisateur bengali la place qui lui revient et qui est sans conteste la première dans le prolifique cinéma indien. La télévision vient d’ailleurs de programmer ses deux derniers films à l’occasion des célébrations du cinquantenaire de l’indépendance de son pays. On aura entre-temps découvert ici Mrinal Sen, Guru Dutt, Ritwik Ghatak et quelques autres francs-tireurs faisant fi des règles immuables de Bollywood, les studios nationaux de Bombay. Côté qualité, la relève est aujourd’hui assurée, et ne se limite d’ailleurs pas aux quelques noms précités.

Quadrature du cercle

A preuve l’actuel engouement du public pour «Daayra», œuvre surprenante d’un inconnu, Amol Palekar, qui vient du théâtre d’avant-garde. Traduit «La ronde brisée», Daayra est un mot hindi, qui comme en arabe, signifie cercle. Il y aurait plutôt lieu de parler de quadrature du cercle car ce film de toutes les ambiguïtés est par là même celui de toutes les impossibilités. Il s’ouvre sur un fait divers: l’enlèvement, par une tenancière de bordel aidée de deux complices, d’une jeune villageoise qui devait se marier le lendemain. Mettant à profit une panne de voiture, elle réussit à fausser compagnie à ses ravisseurs mais, un malheur ne venant jamais seul, se fait violer par trois voyous en goguette, perdant ainsi l’espoir d’être à nouveau admise par les siens.
Survient alors sur son chemin le plus étrange des princes charmants. Un être mi-homme mi-femme, habillé d’un sari et couvert de bijoux de pacotille. C’est, pour tout dire, un travesti, interprète de rôles féminins dans le théâtre folklorique indien et qui gagne sa vie en chantant et dansant à travers les campagnes.

Un conte moral

Cet homme qui revendique sa féminité — «chacun devrait être à l’extérieur ce qu’il est à l’intérieur» — est lui aussi un exclu. Faisant désormais route ensemble, les deux compagnons d’infortune vont essayer de se comprendre, lui devenant le mentor de sa jeune amie qu’il pousse à se déguiser en homme — avec une inénarrable fausse moustache à la Charlot — afin d’éviter de nouveaux viols. Tout en gardant, comme pour mieux narguer Bollywood, des allures de mélo traditionnel émaillé d’intermèdes musicaux, le film tourne alors au parcours initiatique, au conte moral — et cruel — façon dix-huitième siècle.
Inversion des sexes, identité indéterminée, ambiguïté des deux protagonistes, qui finiront par devenir amants: il y a là de quoi enchanter un sémiologue, et faire enrager les censeurs indiens qui continuent de se comporter en hypocrites victoriens. Mais dans l’imagerie mythologique du pays, le dieu çiva et la déesse Parvati, représentés côte à côte, ne symbolisent-ils pas la parfaite conjonction du principe mâle et du principe femelle, à l’origine de toute création? Et le Mahatma Gandhi ne soutenait-il pas qu’«un homme devrait demeurer homme et néanmoins devenir femme, de même qu’une femme devrait demeurer femme et néanmoins devenir homme»?.
Servi par un scénariste remarquable — le romancier Timeri Murari, publié en Angleterre et en France — comme aussi par deux comédiens épatants, Amol Palekar a subverti avec une suprême habileté poncifs et stéréotypes bollywoodiens, contourné le tabou du sexe et réalisé un film audacieux insolite, classé par Time parmi les dix meilleurs de l’année 1996.
PARIS. — De Mirèse AKARSatiyaj’it Ray lisait de préférence les critiques de cinéma anglais — un psychanalyste aurait vu là le «rapport au père» d’un enfant de l’Empire — et n’aimait pas se rendre au festival de Cannes qui ne l’avait jamais récompensé, François Truffaut avait même, du temps qu’il était un jeune critique redouté, quitté la salle pendant la projection de «Pather Panchali»! On voyait le cinéaste indien plutôt à celui de Berlin où un Ours d’argent lui avait assuré une notoriété internationale...Mais la France a fini par accorder au réalisateur bengali la place qui lui revient et qui est sans conteste la première dans le prolifique cinéma indien. La télévision vient d’ailleurs de programmer ses deux derniers films à l’occasion des célébrations du cinquantenaire de...