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Actualités - Opinion

Regard Aram Jughian, Ghada Saghieh : techniques mixtes Le plaisir et l'ascèse

Dans cette nouvelle exposition, Aram Jughian confirme son approche de la peinture en deux temps: d’abord une gestuelle instinctive, spontanéiste, l’abandon à une fluidité intérieure qui se traduit par l’usage de peintures à l’eau, acrylique et gouache, avec un peu de pastel, qui répondent bien, sur le papier craft à surface lisse qu’il maroufle ensuite sur toile, à ses impulsions, ses rythmiques impromptues, ses danses corporelles qui engendrent des traces de pinceau et de spatule qui se chevauchent, s’entremêlent, s’enchevêtrent, tissant une trame filamenteuse polychrome complexe.
Ensuite, par une reprise intellectuelle, un retour sur cette surface grouillante de vie, il s’applique à en contrecarrer la logique irrationnelle par une logique géométrique stricte en y inscrivant des rectangles monochromes, dont le prototype est le rectangle orange emblème de la galerie Janine Rubeiz où il expose. Ils créent un espace illusoirement tridimensionnel dans ce qui n’était qu’un champ bidimensionnel.
Un grand rectangle orange, un petit rectangle vert, et «Duel» et «Réconciliation», pourvus du même type de fond fourmillant et des mêmes rectangles en positions permutées, se mettent en état de tension spatiale. L’orange, clair, avance, le vert, plus foncé, recule, par leurs seules qualités lumineuses. Ces mouvements chromatiques inverses suffisent à entraîner une dynamique spatiale.

Tir à la cible

La plupart des tableaux en techniques mixtes sont des états d’âme, d’humeur, de sensibilité cassés par une autocritique qui les transforme en les mettant en perspective. Cette intervention rationnelle n’est pas une déconstruction d’une œuvre préalablement achevée, c’est l’achèvement de la construction.
Aram travaille par couches ou glacis. Par exemple, il recouvre une plage gestuelle par un voile de couleur monochrome mais suffisamment transparente pour laisser entrevoir les ombres ou les «fantômes» des coups de pinceaux. De couche transparente en couche transparente, l’une venant nier l’autre, l’œuvre se construit en se critiquant elle-même, en se corrigeant («Lover», par exemple).
Corrections qui n’effacent pas le corrigé: elles le laissent subsister en sous-couche. Autrement dit, l’œuvre est une superposition de corrections. Un peu comme le tir à la cible: on vise à droite, à gauche, en haut, en bas, pour finir par mettre en plein dans le mille. L’ensemble des essais et erreurs, comme dans les expérimentations scientifiques, finit par aboutir au résultat recherché sans être tout à fait connu d’avance, puisque l’œuvre est découverte au fur et à mesure qu’elle est faite.
Aram peint 60 pièces pour n’en retenir en fin de compte qu’une vingtaine. Cela donne, évidemment, des œuvres à bonheurs divers, mais toutes intéressantes car mettant à nu, en quelque sorte, le processus de création.
Faute de place, Aram travaille sur les balcons, à plat, avec des couleurs liquides, sans palette. Les mélanges se font sur le support et les couches superposées produisent des couleurs originales qui n’auraient pas pu être obtenues autrement. Il travaille la nuit: la peinture en devient un «rêve à la place du rêve». Il travaille vite: seule la rapidité permet de capter dans sa fraîcheur l’émotion du moment parce que seule elle canalise les énergies et l’attention du peintre d’une manière exclusive sans les laisser distraire par les stimuli extérieures et sans les faire passer par le filtre du mental qui risque, en artificialisant l’émotion, de la transformer en «art» ou en «ornementation».
Le support est un champ de bataille où il faut procéder à des attaques et des contre-attaques, avec des changements de stratégie et de tactique jusqu’au dernier moment.

Produit de confection

Deux des toiles ont une allure japonaise, avec des branchages et des pétales de fleurs roses répandues à la surface de façon à susciter un décrochage de plans. Aram ajoute des oiseaux, mais décide, en fin de compte, qu’il n’en veut pas. Il les efface en les recouvrant de coups de pinceau qui supplantent les oiseaux en devenant des entités volantes pour ainsi dire. Du même coup, l’œuvre devient ambivalente, à la fois figurative et abstraite, aisément déchiffrable pour une part, mystérieuse ou intrigante pour l’autre.
Une fois le processus d’essais et d’erreurs achevé (il peut impliquer des lavages à l’eau pour diluer ou effacer certains effets ou certaines couches), et après avoir marouflé sur toile son papier craft à face blanche très lisse, Aram place l’œuvre en position verticale pour procéder aux transformations que lui dicte alors son intellect. Ayant laissé libre cours à l’émotion, les rectangles lui servent maintenant de réglages et de dosages de l’intensité émotionnelle. Parfois ils envahissent toute la surface ou presque, parfois se cantonnent dans un coin. Ce sont des écrans, des schémas du champ visuel, des tableaux dans le tableau qui rappellent que celui-ci est un produit de confection. Après s’être laissé aller, s’être éclaté, Aram rajuste pour ainsi dire sa tenue par ce travail de révision de la couleur et de la composition.
En fait, il vise à une expression minimale, mais se dit qu’il ne peut pas commencer par le minimalisme, qu’il peut y aboutir, au bout de maintes péripéties, par cette reprise critique qui contrarie, contrôle et contient l’effervescence et la surabondance premières.
Pour Aram, qui se dit «liquide», se faire minimal, c’est aller à l’encontre de l’expansivité de son tempérament. En contrecarrant sa nature, il procède à une sorte d’ascèse qui devient évidente dans les œuvres où une couche sombre vient uniformément recouvrir les couches sous-jacentes, leur conférant une profondeur mystérieuse, comme dans «L’astrologue».
Dans son exposition précédente, les grilles de traits hachurés, sortes de codes-barres que l’on retrouve dans certaines œuvres actuelles, s’interposaient déjà entre l’œil et le tableau, tout en en faisant partie. Les rectangles, aujourd’hui, ne se contentent pas de s’interposer, ils bloquent carrément le regard en occultant une partie plus ou moins grande du tableau, un peu comme une fin de non-recevoir, un avertissement de ne pas succomber à la tentation de la peinture, de maintenir vigilante la faculté critique.
Aram Jughian se plaît à peindre pour peindre et il se sent moralement coupable de céder à ce plaisir. De là son ambition minimaliste et sa conviction qu’il ne peut pas «commencer» par là, puisque sa nature le porte à l’exubérance. C’est cette contradiction entre le goût du plaisir libertaire et le goût de l’ascèse rigoriste qui entretient la vitalité de sa démarche. (Galerie Janine Rubeiz).
Ghada Saghieh, qui a exposé récemment à l’auberge de Faqra, aurait pu être une bonne photographe de reportage. Elle saisit, avec un œil amusé, tendre et ironique, sans agressivité, la comédie humaine dans les cafés, les bars, les boîtes de nuit, les salles d’attentes, les salons mondains.
De son dessin souple et synthétique, sans fioritures, elle campe hommes et femmes dans les jeux du désir, du plaisir, de la séduction, de la jalousie, de la rivalité. En tout cas, dans les moments de loisir.
Sa palette se restreint aux couleurs terre, parfois au noir et blanc, ce qui crée une atmosphère très cinéma rétro. Contrairement à Aram qui veut, tout en continuant à séduire, tordre le cou à la séduction, Ghada Saghieh tient à séduire. En ce sens, sa peinture est très féminine, en dépit ou à cause de sa sobriété chromatique très élégante. On se dit que la peinture ne doit pas avoir de sexe, mais, somme toute, dans son cas, c’est une qualité plutôt qu’un défaut: à part les scènes de café, les autres, qui impliquent une sorte de commérage plastique, n’appartiennent qu’à elle, à sa manière propre de regarder et de restituer son monde, bien que, par certains aspects, on y retrouve des échos de Farid Awad, y compris dans son goût pour le noir et blanc.

Joseph TARRAB
Dans cette nouvelle exposition, Aram Jughian confirme son approche de la peinture en deux temps: d’abord une gestuelle instinctive, spontanéiste, l’abandon à une fluidité intérieure qui se traduit par l’usage de peintures à l’eau, acrylique et gouache, avec un peu de pastel, qui répondent bien, sur le papier craft à surface lisse qu’il maroufle ensuite sur toile, à ses impulsions, ses rythmiques impromptues, ses danses corporelles qui engendrent des traces de pinceau et de spatule qui se chevauchent, s’entremêlent, s’enchevêtrent, tissant une trame filamenteuse polychrome complexe.Ensuite, par une reprise intellectuelle, un retour sur cette surface grouillante de vie, il s’applique à en contrecarrer la logique irrationnelle par une logique géométrique stricte en y inscrivant des rectangles monochromes, dont...