Jusqu’ici, les crises monétaires en Asie incitaient les investisseurs à rechercher la stabilité de la devise nippone alors que d’autres pays, comme récemment la Thaïlande, livraient une bataille perdue d’avance face à la spéculation.
Mais l’ampleur des liens économiques entre le Japon et d’autres pays asiatiques et la stagnation de l’économie nippone ont changé la donne au bénéfice du dollar américain, selon les cambistes.
«Compte tenu des relations économiques étroites entre le Japon et l’Asie, une nouvelle détérioration de la situation nuira au Japon et provoquera des ventes de yens», explique Hokuto Nakano, de l’Industrial Bank of Japan (IBJ). «Les capitaux qui fuient les pays asiatiques vont essentiellement aux Etats-Unis, où la performance de l’économie et des marchés financiers est bien supérieure à ce que l’on voit au Japon».
Le dollar a atteint 118,44 yens en Asie vendredi, contre 117,80 environ en clôture à New York la veille.
Jeudi, comme la Thaïlande six semaines plus tôt, la Banque Centrale d’Indonésie a décidé de supprimer les marges de fluctuation qui la contraignaient à intervenir pour défendre sa monnaie, laissant ainsi virtuellement flotter la roupie indonésienne qui a du coup cédé quelque 5% face au dollar.
Singapour et la Malaisie ont apparemment choisi également de laisser leurs devises se déprécier afin de maintenir la compétitivité de leurs exportations.
«C’est un schéma qui rappelle la crise du peso mexicain», souligne Hokuto Nakano.
Lorsque la crise mexicaine avait éclaté en 1995, le dollar américain avait subi des dégagements massifs au bénéfice du yen du fait des liens importants entre les Etats-Unis et le Mexique. Craignant que la crise du peso ne remette en cause l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) et la crédibilité du dollar, les marchés avaient alors fait tomber le billet vert sous les 100 yens.
Menace pour
les banques
Le Fonds monétaire international avait élaboré un plan de sauvetage de 40 milliards de dollars — dont Washington fut le principal contributeur — pour remettre le peso sur les rails.
De la même manière, le Japon s’est engagé lundi à financer le quart des 16 milliards de dollars de prêts que la communauté internationale a proposés à la Thaïlande pour renflouer ses caisses et empêcher une réaction en chaîne au niveau régional.
Les grandes banques japonaises sont aussi fortement exposées en Asie, où elles ont massivement prêté depuis le début des années 1990 pour compenser la stagnation de leur activité au Japon. On comptait en outre quelque 10.000 filiales de sociétés nippones en Asie à la fin 1995.
Mikio Yasutake, de Bank of Tokyo-Mitsubishi, ne pense pas que les achats de yens qui avaient été observés après le flottement du baht thaïlandais se poursuivront.
«Les liens du Japon avec les autres pays asiatiques plaident au contraire en faveur de dégagements», dit-il. «Si le Japon voit ses exportations baisser du fait de la stagnation économique de ses débouchés asiatiques, il faudra se poser la question de savoir comment il pourra les remplacer».
Dans un contexte de faible demande intérieure et de rigueur budgétaire, la fragile reprise économique du Japon est essentiellement tirée par les exportations.
L’archipel exporte surtout des biens d’équipement aux pays asiatiques, leur permettant ainsi d’assembler des produits finis qui sont ensuite exportés sur d’autres marchés, aux Etats-Unis par exemple.
Pénalisées par la forte appréciation du yen qui entravait leurs exportations, les firmes nippones ont massivement délocalisé leur production en Asie à partir du milieu des années 1980, contribuant ainsi à la croissance de ce qu’on a appelé les dragons asiatiques.
«Si les turbulences régionales poussent le dollar jusqu’à 120 yens, les autorités monétaires (japonaises) pourraient commencer à manifester leur préoccupation», souligne Mikio Yasutake.

