Laura, cette histoire te ressemble, et ce départ. A la date même du jour où tu l’avais rencontré, il y a juste cinquante ans. Date même à laquelle il est parti. Tu as ainsi transformé ton départ en rencontre. Ton élégance peut évidemment aller jusque-là, et ce souci permanent que tu avais de nous faciliter les choses.
Quels apprentissages, Laura, dans chacun de tes gestes. «J’ai tout appris de toi sur les choses humaines», je t’ai toujours répété ce vers. J’ai tout appris de toi, depuis le plus petit détail, jusqu’à vivre l’événement majeur de ma vie. C’est-à-dire depuis le côté où tourner l’anse de la tasse à café sur le plateau, jusqu’à survivre à ta mort. De ces précieuses consignes qui ont jalonné notre enfance: «Si un jour nous sommes malheureux nous tâcherons d’être élégants» ou cette autre, lorsque la guerre nous a éparpillés: «Chacun heureux là ou il est et un peu plus pour l’autre». Nos liens si forts, au lieu de nous enchaîner, devaient au contraire nous rendre plus libres, nous accompagner de telle façon à nous permettre de nous éloigner. Une telle proximité devait être libératrice d’après toi.
Laura, une forme de la maison est maintenant terminée. Oui mais tu avais pris le soin de nous construire une maison qui nous habite elle, quand on ne l’habite plus. Une maison que l’on porte en soi, avec ses tableaux, ses sculptures, ses fleurs, ses livres, ses conversations, la beauté du quotidien, ses rires, ses amitiés, sa lumière, son bonheur, son amour.
J’ai envie de te dire combien était ahurissante pour moi la question que l’on me posait, petite, si tu avais le temps de t’occuper de nous malgré tes nombreuses activités. Je ne savais par quels mots dire le soin extrême du moindre détail, la beauté du quotidien, la qualité d’écoute, jusqu’à tes plats cuisinés. Je ne savais comment dire ce don que tu as pour l’amour, celui d’un homme, d’un enfant, d’une famille, d’un ami. Comment tu «tiens» et «porte» une maison.
Laura, toi qui es tant de femmes à la fois, «ce que je dis de toi n’est au plus qu’une approche» comme écrit Aragon que tu m’as fait lire, avec toute la poésie, avant même que je ne comprenne les mots.
«Tu viens à moi dans toute chose belle» me disais-tu, citant Rilke. Joseph et toi êtes dans toute chose. Et toute cette beauté qui a eu lieu s’est transformée en sang dans nos veines, en cellules de nos cerveaux.
J’ai envie de te dire aussi que ce pays n’aurait pas eu le même visage si vous n’y aviez vécu. Grâce à des personnes comme vous, il a les quelques traits dans lesquels se reconnaître.
Cette histoire te ressemble Laura, et ce départ. Cette histoire te ressemble. Elle est unique.
Nada MOGHAIZEL NASR

