De son père, Paul Guiragossian, il a hérité l’instinct de la peinture qu’il a nourri par des études approfondies, notamment d’anatomie, à Leipzig. Il est capable de peindre une Madone comme un maître italien ou allemand. Il excelle dans le portrait. Mais, curieusement, son tempérament, par ailleurs si positif et si entreprenant, le porte, lorsqu’il peint, vers une sorte d’expressionnisme dramatique, même dans ses travaux les plus abstraits.
Les camps de concentration visités lors de ses études en Allemagne ont marqué sa sensibilité d’une manière indélébile, lui qui, portant déjà le poids du génocide arménien, que son père n’a cessé, en un sens, de représenter, a vécu les sombres épisodes de la guerre libanaise. Trois expériences dont on ne se défait pas facilement et qui resurgissent d’elles-mêmes, sans être invitées, au moment de peindre.
Ce sont elles qui confèrent sa puissance pulsionnelle, sa liberté et son audace à la touche d’Emmanuel Guiragossian. Comme si, par son coup de pinceau, il déchargeait toute une tension depuis longtemps accumulée.
Le statisme des personnages de Paul Guiragossian était compensé par un dynamisme interne de la touche. Chez son fils, le dynamisme emporte tout: les corps, structurés et cernés à grands et vigoureux traits noirs, et la touche généreuse, rapide, nerveuse parfois jusqu’au désordre.
Le symbole de cet emportement est le cheval qui respire souvent une tristesse poignante: ce n’est pas le coursier piaffant, symbole d’émancipation, c’est le meilleur et le plus proche ami de l’homme, celui qui partage ses sentiments et ses souffrances. Les chevaux de Guiragossian ont une sorte d’intériorité tout en dégageant en quelque sorte l’essence de la chevalinité.
Une vie fébrile et intense anime la peinture d’Emmanuel Guiragossian, qui se comporte comme un fonceur devant la toile qu’il sabre sans hésiter de coups de pinceau sûrs, amples, bien placés et pleins d’une énergie rare.
Cette manière quasi improvisée de travailler, exploitant la spontanéité du moment, n’exclut nullement une construction rigoureuse sous-jacente.
Dans ses premiers travaux, il y a vingt ans, l’armature géométrique avait une place prépondérante dans le dessin des corps. Aujourd’hui, elle est toujours là, mais elle s’est assouplie, elle s’est déglinguée, elle s’est laissée noyer sous la masse des touches colorées. Au point que certaines toiles, qui semblent tout à fait abstraites à première vue, révèlent, à un second examen, des silhouettes dissimulées ou occultées par la pluie vibrante des touches verticales, horizontales, obliques, enveloppantes.
Ce beau travail des touches est très sensible dans la série des acryliques sur papier intitulée «Rythmes»: ici, elles sont seules à supporter l’expression, sans l’appoint d’une image humaine ou animale.
Parallèles, orientées dans le même sens, comme un banc de poissons ou un essaim d’oiseaux migrateurs, elles se serrent, se chevauchent, empiètent les unes sur les autres, couche après couche, animées d’un puissant mouvement collectif qui les pousse en avant. Même dans l’abstraction, le sentiment du déplacement, de la fuite, de l’exode ressort avec force.
Mais, dans d’autres œuvres, les touches, toujours parallèles, convergent par groupes, avec une ardeur effervescente, vers un foyer d’attraction, de vie germinative, comme si le mouvement de fuite, qui œuvrait tout l’espace disponible, avait soudain trouvé un centre, un sens, un avenir.
Parfois, les touches déboulent en cascades ou en rafales des traits obliques, comme des tourbillons de feuilles mortes se déployant en éventail dans une composition éclatée, éparpillée, couvrant l’espace sans centre ni limites.
Les couleurs d’Emmanuel Guiragossian tendent vers le sombre même quand elles sont éclatantes, car il y mêle des graphismes noirs ou foncés qui cassent l’irradiation chromatique. Certains lui reprochent cette «noirceur» qui provient de ce qu’il a de meilleur, son inclination naturelle à l’expressionnisme, dans une vision tragique de la vie. Vision qui ressort de la peinture elle-même, sans qu’il l’y mette délibérément. En quelque sorte, l’acte de peindre agit comme révélateur des couches profondes de la psyché, en contradiction avec les couches quotidiennes.
Certes, les œuvres ne sont pas de qualité et de force égales. Certaines souffrent de complaisance. Mais l’important est moins dans l’évaluation des pièces une à une que dans la constatation qu’Emmanuel Guiragossian, après quatre ans d’arrêt presque total, possède et le feu sacré et l’étoffe d’un vrai peintre.
Ce n’est pas pour rien qu’en Allemagne il fait partie du groupe de deux des plus célèbres plasticiens contemporains, Penk et Immendorf. Il partage même avec le premier une même ferme-atelier.
L’important, maintenant, est qu’ayant repris le pinceau, il ne le lâche plus. (Emmagoss, Zalka)
Joseph TARRAB


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