Le président Jacques Chirac a rendu un hommage appuyé à l’action de ce lieutenant fidèle qu’il avait sacrifié, deux jours auparavant, à la suite de la cuisante défaite de la droite au premier tour des élections législatives, dimanche. M. Juppé a annoncé qu’il démissionnerait au lendemain du second tour décisif, le 1er juin.
Ce vote sanctionnait deux années d’une politique impopulaire de rigueur budgétaire et d’austérité que le chef du gouvernement, cassant, autoritaire et souffrant d’une carence de communication, n’a pas su expliquer aux Français, ni d’ailleurs à sa propre majorité, entraînant une chute vertigineuse de sa popularité.
En fait, M. Juppé n’est pas tant victime de son bilan économique, jugé plutôt bon, que d’un style de gouvernement, qui s’inscrit finalement dans la continuité de son prédécesseur conservateur Edouard Balladur (1993-95), dont il avait jugé le bilan «désastreux».
Mais M. Juppé ne paie pas seulement la note de son échec à faire passer les réformes libérales décidées, après un virage, par le président Chirac pour réduire les déficits publics et qualifier la France pour l’entrée dans la monnaie unique, fin 1998.
Il fait aussi les frais de l’impossible synthèse des promesses de la campagne présidentielle de M. Chirac, entre le dirigisme social et le libéralisme économique. Après des promesses sur une réduction de la «fracture sociale» et du chômage, les Français ont du mal à se résoudre aux efforts et sacrifices, dont ils n’avaient pas été prévenus.
«Le meilleur
d’entre nous»
Brillant technocrate, auréolé par deux années à la tête de la diplomatie française (1993-95), où il a traité avec brio le dossier bosniaque, Alain Juppé forme le 18 mai 1995 son premier gouvernement.
Choisi par M. Chirac qui le considère comme «le meilleur d’entre nous», ce surdoué, engendrant des espoirs de modernité, bénéficie alors d’une vraie cote d’amour: 59%.
Mais très vite, couacs, maladresses et faux pas s’accumulent, entamant ce trésor de confiance. Il renvoie brutalement une partie de son gouvernement, pléthorique et inefficace avec ses 42 membres, quelques mois après l’avoir nommé. La plupart des congédiés seront des femmes. Il se sépare de son ministre ultra-libéral de l’Economie Alain Madelin, pour désaccords.
Fin 1995, il déclenche le plus grave conflit social que la France ait connu depuis trente ans, avec une réforme du système de protection sociale au bord de la faillite. Le pays est quasiment paralysé par une grève des transports.
La réforme est mise sur les rails deux ans plus tard, mais M. Juppé reste celui ayant taxé les fonctionnaires de «mauvaise graisse».
Au moment de la privatisation du géant de l’électronique Thomson, il aura cette remarque financièrement vraie mais psychologiquement insoutenable: «Ça ne vaut rien».
Battant tous les record d’impopularité de la Ve République, avec seulement 22% de satisfaits en novembre 1996, M. Juppé sera de surcroît la cible d’attaques de sa propre majorité qui demande périodiquement son départ. Demandes systématiquement rejetées par M. Chirac, en parfaite symbiose avec son principal collaborateur depuis vingt ans.
Son parcours est semé de conflits: une grève dure des chauffeurs routiers bloque le trafic dans le pays, provoquant des protestations de pays voisins, des médecins débrayent, l’accusant de vouloir «rationner les soins». Des manifestations éclatent contre une loi sur l’immigration visant à stopper l’afflux de clandestins en France. M. Juppé en désamorce la plupart, quitte à revenir en arrière.

