En un mois et quatre jours, l’opposition socialiste s’est battue contre le temps pour persuader les électeurs qu’elle était redevenue crédible, qu’ils devaient «changer d’avenir» et faire le «choix de civilisation» proposé par Lionel Jospin.
La majorité sortante RPR-UDF n’a pas eu plus de marge pour expliquer la dissolution, son besoin d’un «nouvel élan» alors qu’elle détenait tous les pouvoirs et les bienfaits du «ni rupture, ni continuité» prôné par Alain Juppé.
L’indécision a longtemps été le sentiment le mieux partagé des électeurs, selon les sondages qui ne parvenaient pas à trancher entre les formations de gouvernement.
Les autres partis ont été pris dans le tourbillon. Le PC n’a existé que par son accord et ses démêlés avec le PS. Les écologistes n’ont vécu que par l’alliance rose-Verts. Le Front national, privé d’une candidature-phare de Jean-Marie Le Pen, n’a pas réussi à se placer au centre du débat.
La campagne s’est refermée sur les attaques. La droite a dénoncé l’héritage du mitterrandisme, les divergences entre socialistes et communistes sur l’Europe, le «passéisme» de la doctrine économique de la gauche.
Elle a accusé le PS de fausses promesses sur l’emploi, agité la menace d’un retour des communistes au pouvoir, d’une hausse des impôts, d’un dérapage des finances publiques.
La gauche a répliqué sur le bilan du gouvernement et l’impopularité de son chef. Elle a soupçonné la droite de préparer un virage ultralibéral, annoncé un audit pour parer à un dérapage des déficits publics. Elle a parlé de «grand écart» entre Philippe Séguin et Alain Juppé sur l’Europe.
La carte cohabitation
Lionel Jospin a «pilonné le quartier général adverse», accusé Jacques Chirac d’avoir dissous l’Assemblée par pure manœuvre politicienne et relancé le brûlot des affaires contre le navire-amiral RPR de Paris.
Le triomphe de Tony Blair en Grande-Bretagne a été un thème de polémique. La gauche y a vu un symbole de renouveau du socialisme. La droite a retenu le virage libéral du New Labour.
L’éternelle question du débat télévisé, à quatre, à deux ou pas du tout, a animé la chronique. . Le duel a eu lieu à distance. Alain Juppé et Lionel Jospin ont fait leur apparition à la même heure mais sur des écrans différents. Deux jours de suite. Un autre duel a opposé Lionel Jospin à Jacques Chirac, par tribunes interposées et publiées dans la presse écrite.
La non moins traditionnelle intervention du chef de l’Etat a fait des vagues. Parlera-t-il à la télévision? Participera-t-il à un meeting?
Mardi, en marge d’un dîner avec Helmut Kohl, flanqué du drapeau européen, il a abattu la carte du danger de la cohabitation. «La France ne pourra défendre ses intérêts» en Europe «que si elle est capable de parler d’une seule voix, d’une voix forte». Une victoire de la gauche entraînerait «inévitablement une crise en Europe», a renchéri Alain Juppé.
Lionel Jospin a jugé «la dramatisation déplacée». Il a déclaré qu’une nouvelle cohabitation ne serait pas plus conflictuelle que celles de 1986-1988 et de 1993-1995. L’Europe et la monnaie unique ne sont «pas un domaine dans lequel je vois des difficultés, à moins que M. Chirac ne soit devenu une sorte d’ultra-Maastrichtien», a-t-il dit.
L’Europe est redevenue un thème majeur de la campagne. Principal motif de Jacques Chirac pour dissoudre l’Assemblée — il faut permettre à la France d’aborder «en position de force» les échéances européennes «grâce à une majorité ressourcée» — elle avait rapidement disparu du débat.
Le temps qu’Alain Juppé célèbre l’euro, «instrument de stabilité et de croissance» et «objectif fondamental non négociable». Le temps aussi que Lionel Jospin transforme en «oui si» le soutien du PS à la monnaie unique, refuse une approche purement comptable des critères de Maastricht et un surcroît d’austérité.
Economie et chômage, cause de tous les échecs, ont été le principal sujet de confrontation. Droite et gauche misent sur la croissance. L’une veut la renforcer par une politique libérale de l’offre, l’autre par une politique keynesienne de la demande.
Le RPR et l’UDF offrent de nouvelles réductions des dépenses publiques, des charges et de l’impôt sur le revenu, une aide à l’apprentissage et aux PME par une simplification des formalités administratives et la création d’un livret-emploi.
Pour le PS, le pouvoir d’achat est la «première priorité». Il prône un transfert des cotisations sociales vers la CSG élargie, une conférence nationale sur les salaires, la stabilisation puis la baisse des prélèvements obligatoires, une réduction de la TVA.
Son programme prévoit la création de 700.000 emplois pour les jeunes, moitié dans le secteur public, moitié dans le secteur privé, pour une durée de cinq ans et financés par le redéploiement d’aides déjà existantes.
Les socialistes défendent aussi la réduction du temps de travail. Ils proposent une loi-cadre qui permettrait le passage progressif de 39 à 35 heures «sans diminution de salaire».
La majorité sortante entend «inciter» les partenaires sociaux à «la négociation sur le temps choisi». Son programme ne dit rien, en revanche, de l’avenir de la loi Robien qui associe baisse des charges et réduction du temps de travail.
La prudence est de rigueur. Les deux camps savent que les programmes économiques dépendront des conditions de passage à la monnaie unique, l’an prochain.

