«Elections ternes. Sans relief», tranche l’essayiste Bernard-Henri Lévy en deux phrases définitives qui résument le désenchantement d’une caste privée de passions politiques et frappée d’un rare mutisme.
Autour de Lionel Jospin, chef de la gauche, ou de Jacques Chirac, le président de droite, c’est le désert. Seuls les déçus le disent, et parfois même le crient, les autres sont ailleurs.
«Je commence à en avoir plein le dos de la démocratie», clame l’écrivain gaulliste Jean Dutourd, qui se dit tenté par l’incivisme par dégoût d’une droite qui singe la gauche «par snobisme», et vice versa.
Même constat de l’essayiste «anticonformiste» Jean-François Revel, se désolant que «l’unanimité a commencé à s’établir entre droite et gauche pour qualifier le libéralisme de totalitaire».
En deux ans de pouvoir, Jacques Chirac semble avoir épuisé son crédit auprès de «ses» stars médiatiques, dont des transfuges de la gauche «parisienne et mondaine», proches du défunt président socialiste François Mitterrand.
Ainsi, le flamboyant Pdg d’Yves-Saint-Laurent Couture, Pierre, Bergé, s’est mis aux abonnés absents, alors qu’il revendiqua haut son ralliement à M. Chirac au nom de la lutte contre «l’élitisme».
Le divorce est en revanche consommé entre M. Chirac et un petit cercle d’intellectuels de gauche qui avait placé en lui des espoirs d’un changement social.
Le sociologue Emmanuel Todd, qui inspira le thème de campagne 1995 de M. Chirac sur la «fracture sociale», a annoncé qu’il voterait pour le Parti communiste, «seul parti républicain qui soit clair sur Maastricht».
Et si Denis Tillinac estampillé «l’ami-écrivain» du président Chirac n’est pas aussi sévère, il ne cache pas sa déception en estimant que la France est en situation «pré-révolutionnaire», au bord de l’explosion.
Hanin se fâche
Les artistes, comme l’éternel rocker Johnny Halliday, qui s’étaient pressés sur une grande scène de spectacles parisienne autour du candidat Chirac, ne se bousculent pas sur les tréteaux de campagne des candidats de droite.
Il y a quelques mois, le chanteur Michel Sardou a juré qu’on ne l’y reprendrait plus car «je me suis fait mettre sur tout», estimant que M. Chirac «a fait l’inverse de ce qu’il a dit».
A gauche, l’absence des intellectuels autour de M. Jospin est d’autant plus criante que leur cour fut longtemps empressée auprès de M. Mitterrand, dont le nouveau chef des socialistes refuse d’assumer tout l’héritage.
Fidèle entre les fidèles, l’acteur Roger Hanin, beau-frère du président défunt, a piqué une colère contre M. Jospin. «Je suis un socialiste, moi, pas un social démocrate décoloré», a-t-il lancé début mai.
Les intellectuels de gauche ou les jeunes artistes sont ailleurs, hors des engagements partisans, surtout concernés par la montée du racisme et de la xénophobie sous l’influence du Front national de Jean-Marie Le Pen.
«Ce sont tous de très mauvais acteurs, et le pire est le Front national», a lancé, du Festival de Cannes, Mathieu Kassowitz, réalisateur de «La Haine», un film sur les jeunes des banlieues.
Soixante-quatre cinéastes, qui avaient déjà déclenché en février une fronde des intellectuels contre une loi anti-immigration, ont interpellé tous les partis pour demander la régularisation des étrangers sans-papiers.
Quant à l’Europe, la politique et la gauche, les doigts ne se lèvent plus dans la classe des intellectuels pour discourir sur ces sujets.
Manifestement déboussolé, le grand magazine de gauche, le Nouvel Observateur, a appelé à la rescousse, en couverture de son édition de mi-campagne, un revenant de la scène politique: «Dany le Rouge».
Devenu «vert», et député allemand au Parlement européen, Daniel Cohn-Bendit, le leader de la révolte étudiante de mai 68, s’est retrouvé «nouveau» mentor du «vrai combat» de la gauche pro-euro à la française.

