Autant dire que la tâche du jury, présidé par Michèle Morgan, fut délicate. Il s’en tira par un artifice. Il attribua le Grand Prix international à Losey et un prix inventé pour l’occasion – celui du 25e anniversaire du festival – à Visconti, dont «Le Guépard» avait remporté la Palme en 1963.
«Rarement la sélection aura été aussi brillante», écrivit Henry Chapier dans «Combat». Avec raison, car il y avait aussi cette année-là «Panique à Needle Park», de Jerry Schatzberg, qui triomphera deux ans plus tard avec «The Scarecrow», «Le Souffle au cœur» de Louis Malle, «Joe Hill», de Bo Widerberg, «Taking Off», premier film américain de Milos Forman, et surtout «Johnny Got His Gun» de Dalton Trumbo.
«Que faire des mots devant cette superbe médiation sur le sens de la vie?», s’interroge Chapier à propos de«Mort à Venise». Quant au «Go Between» c’est «un autre chef-d’œuvre, qui rend la notion même de compétition ridicule».
Le film est la troisième collaboration de Losey avec le dramaturge Harold Pinter, après «The Servant» (1963) et «Accident» (1966). Les deux hommes travaillent sur le script, adapté du roman de L.P. Hartley, depuis 1964. La musique est l’œuvre de Michel Legrand.
«Je crois que c’est le meilleur film que j’aie jamais fait. Et j’espère que pour une fois il aura aussi un succès commercial», confiait Losey à Michel Ciment («Positif»).
A la recherche du
temps perdu
«The Go Between» et «Mort à Venise» présentent de nombreux points communs. L’action se situe à des époques voisines et est traitée avec le dernier raffinement esthétique, qui détone par rapport aux films d’une nouvelle génération, qui tirent souvent leur argument du monde contemporain. C’est pourquoi, la critique verra parfois dans les films primés la fin d’une époque.
Dans son interview avec Ciment, Losey ouvre pourtant la possibilité de nouvelles voies en déclarant: «Le cinéma est rarement utilisé dans des domaines qui lui soient propres et spécifiques (...) malgré tout l’intérêt que suscite le cinéma, il est toujours entravé par les quelques personnes qui contrôlent le financement et la distribution, si bien qu’il y a peu de progrès dans le cinéma qui soient comparables à ceux qui ont lieu dans la musique, la peinture ou même la littérature».
Cinq ans plus tard, Losey présentera «M. Klein» à Cannes, film sombre, oppressant, l’opposé formel du «Go Between». Le jury l’ignorera pour consacrer un cinéaste-phare de la nouvelle génération, Martin Scorsese, pour «Taxi Driver».
Quant au réalisateur de «Senso» et des «Damnés» – qui, dit-on, digère mal d’avoir raté la Palme – il a à présent d’autres chats à fouetter. Le grand projet qui l’occupe est l’adaptation d’«A la recherche du temps perdu» de Marcel Proust.
Interrogé par «Le Nouvel Observateur» à ce sujet, il explique qu’il a déjà effectué des repérages en Normandie et à Paris. «Il faudrait tourner pendant l’été 1972», dit-il. Visconti mourra en 1976 sans avoir réalisé ce grand œuvre.
«Panic à Needle Park» fut loin de passer inaperçu à Cannes car ce fut l’un des premiers films à souligner les ravages de la drogue et non le côté «Planant» illustré par le mouvement hippie. Al Pacino y fit des débuts remarqués. Jerry Schatzberg fut auparavant un photographe de mode de renom.
Charlot à Cannes
Mais c’est sans doute «Johnny Got His Gun» qui provoqua le plus grand choc émotionnel du festival. Ce film était l’œuvre – unique – d’un «jeune» réalisateur de 66 ans qui adapta son propre roman, couronné en 1939 du National Award Book.
Cette histoire d’une jeune soldat américain gardé en vie, alors que la Première Guerre mondiale lui a arraché bras, jambes et visage intéressa Luis Bunuel en 1964.
Trumbo était inscrit sur la liste noire de la Commission des activités anti-américaines, en pleine période du maccarthysme triomphant. Losey, qui y figurera aussi, devra s’exiler en Angleterre. Refuser de témoigner devant cette commission vaudra à Trumbo un an de prison en 1950.
Charlot est venu à Cannes en 1971. Son père, Charlie Chaplin, y fut fait commandeur de la Légion d’honneur.


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