La première œuvre interprétée est la «Toccata» (D-Dur BWV 912) de J.S. Bach. Ardente, torrentielle, grave ou solennelle, cette fugue est le reflet d’une atmosphère empreinte de mysticisme. Accords brisés puis développés avec brio, il y a là une subtile conciliation entre les aspirations religieuses du cantor et les préoccupations humanistes de la Renaissance.
Faut-il encore rappeler que cette année est celle du bicentenaire de Schubert? Bärtschi n’a-t-il donc pu omettre d’inclure à son récital la voix du père de «la belle meunière»? Voilà donc que déferle dans un bain moussant de notes d’un romantisme retenu la sonate (B Dur D 960) à quatre mouvements, allant d’une gracieuse modération à l’allegro en passant par un andante sostenuto et un scherzo chargé d’infimes délicatesses. Narration oscillant entre les descriptions d’une nature somptueuse avec une confusion de sentiments mêlant l’euphonie à la mélancolie, l’exaltation à l’abattement. Avec Schubert, il y a toujours, par delà cette façade tissée d’élégance et d’une certaine légèreté, ce ton voilé où pointe la gravité d’une pudique confidence.
Après l’entracte, retour au «divin» Mozart avec la «fantaisie» (moll-KV 475), aérienne, brillante, on serait tenté presque de dire «parfaite». Notes bondissant telles les flammèches d’un magnifique feu d’artifice. Dénuée d’intentions profondes, exempte d’épanchements lyriques, marquée par un jaillissement constant de mélodies et de couleurs harmoniques, cette musique est avant toute chose un enchantement. Elle procure à celui qui s’en pénètre une sensation de plénitude et de joie. C’est cela Mozart et Bärtschi le restitue dans un toucher éthéré.
Plus secrète est l’œuvre du pianiste lui-même. «Sammelsurium» jette les ombres d’une conception et d’une perception bien moderne de la musique.
Au rang des disciples suisses de Schönbeg, Vladimir Vögel avec son étude-toccata, malgré un aspect expérimental, se révèle lui aussi ouvert à toutes les tendances de l’écriture contemporaine. Stridente, d’une harmonie audacieuse, cette «toccata» par sa concision est un peu aux antipodes de celle de Bach interprétée en premier lieu.
Pour terminer, une œuvre qui nous ramène vers «les années de pèlerinage» de Liszt. Touchant patriotisme de Bärtschi qui, à travers «La vallée d’Obermann», opère un voyage sonore dans les paysages de la Suisse que Liszt a tant aimée. En cascades cristallines, en torrents impétueux ou en arpèges liquescents — redoutables contorsions techniques de celui qui donna au piano tout son lustre — les notes tourbillonnent pour cerner les profondeurs de cette vallée si pittoresque et bien sûr si verdoyante, comme tout ce pays échappé de la bague de Dieu... Sonorité envoûtantes d’un univers enchanteur où la voix de Liszt est admirablement traduite, avec une ferveur toute «nationale», par le jeu limpide de Bârtschi accordant ainsi au clavier la plus étonnante des éloquences.
Edgar DAVIDIAN


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