«Un pot-de-vin signifie payer pour obtenir un droit qui ne vous revient pas, tandis que le bakchich c’est rétribuer un service qui vous est dû. Ce n’est donc pas une infraction», affirme M. Medhat Hassanein, professeur d’économie à l’Université américaine du Caire.
Selon les estimations de M. Hassanein, les Egyptiens versent chaque année 5 milliards de livres (1,5 milliard de dollars) de «pourboire» pour amadouer la pieuvre bureaucratique.
L’économiste propose de «régulariser cette pratique en ajoutant aux taxes fixées par l’Etat une somme équivalente pour service rendu». «Cette «cotisation»ira dans une caisse commune dont les fonds seront distribués équitablement entre les employés de l’établissement concerné», a-t-il expliqué.
Pour lui, il s’agit d’une «solution réaliste pour lutter contre les lenteurs administratives et augmenter les revenus des fonctionnaires, sans privatiser les services publics ni augmenter les salaires, ce qui aggraverait le déficit budgétaire».
Salaires trop bas
Selon M. Hassanein, le montant total des bakchich versés chaque année représente 15% de la totalité des soldes des fonctionnaires, dont le salaire mensuel moyen est de 150 livres (44 USD).
Pour obtenir rapidement et sans se fatiguer un document administratif, l’usager égyptien verse généralement entre 10 et 100 livres, soit en moyenne 15% de la valeur des timbres fiscaux qu’il lui faut acquitter.
«Le citoyen achète son temps et son confort comme celui qui a recours au courrier rapide», affirme l’universitaire.
Cette proposition indigne le président du tribunal administratif, M. Savri al-Biyali.
«Créer un tel fonds équivaudrait à légaliser un crime», déclare-t-il, offusqué. Il souligne que la loi ne fait aucune différence entre «bakchich» et pot-de-vin. «Les deux sont des crimes passibles de peines pouvant aller, dans le cas de fonctionnaires, jusqu’aux travaux forcés à perpétuité», souligne-t-il.
Selon le rapport annuel du tribunal administratif, les affaires de corruption arrivent au deuxième rang des crimes jugés en 1996 (28% des affaires passées devant les tribunaux).
«La loi met sur le même pied le petit fonctionnaire qui prend cinq piastres pour vous ouvrir la porte ou le haut fonctionnaire qui empoche des milliers de livres pour faciliter de gros contrats», ajoute M. Biyali, en citant l’article 103 du code pénal.
«Deux choses poussent l’employé à percevoir ces sommes indues: les salaires trop bas et les tracas bureaucratiques. Il faut donc s’attaquer au fond du problème, soit en augmentant les frais perçus, soit en privatisant les services publics», estime-t-il.
Simplifier la vie...
L’idée de cette caisse ne fait pas non plus l’unanimité chez les fonctionnaires. Certains y voient une injustice «pour ceux qui se démènent le plus» et d’autres «une sentence de mort pour l’intégrité des fonctionnaires qui résistent à ces pratiques malgré la cherté de la vie».
«Chacun doit être récompensé selon ses efforts. Je trouverai injuste de courir dans tous les sens pour obtenir à temps un tampon ou une signature, pour qu’en fin de compte le bakchich soit partagé avec un collègue qui n’aura rien fait», commente M. Abdel Razek, employé au service notarial au Caire.
Il révèle que dans son service, le montant du bakchich est fixé selon la difficulté du service demandé, la richesse apparente du client et le grade du responsable. «Cela peut aller d’une à 300 livres», dit-il.
Plusieurs de ses collègues refusent d’admettre que les montants qu’ils perçoivent des usagers sont des pots-de-vin. «Ce serait le cas si nous fabriquions de faux papiers ou si notre signature était apposée sur des documents frauduleux, alors que nous simplifions la vie du citoyen», souligne l’un d’eux, ayant requis l’anonymat.
Pour lui, l’Etat devrait s’attaquer aux «grosses têtes» plutôt que de s’en prendre aux «pauvres fonctionnaires, obligés de recourir à cette pratique pour arrondir des fins de mois difficiles».

