Bien qu’ayant peu de chance de trouver une embarcation ou de pouvoir acquitter les tarifs d’usuriers pratiqués par les passeurs en pirogue, surgis de nulle part mais attirés par la perspective de gains faciles, ils s’étaient massés par dizaines de milliers sur la berge du fleuve.
La traversée qui coûtait encore mercredi l’équivalent de 1,5 dollar par personne avait doublé deux jours plus tard.
Pourtant, sans attendre que l’aide humanitaire organise des navettes, déjà quelque 10.000 réfugiés, les plus «aisés» ou les plus téméraires, sur un total estimé à 60.000, étaient déjà parvenus, en week-end, à gagner la rive gauche.
Ce mouvement qui s’est amorcé en début de semaine s’est brusquement accéléré jeudi et vendredi. Une quarantaine de pirogues et trois barges, affrétées par le HCR, arrimées à un pousseur hors d’âge, ne pouvaient répondre à la demande, bien qu’assurant une noria de l’aube au crépuscule.
«Nous devons être de l’autre côté aujourd’hui avant la nuit, chaque fois que les rebelles nous ont attaqués, ça a été le samedi», a expliqué un groupe de jeunes réfugiés d’Ubundu déterminés à traverser dans la journée de vendredi le fleuve Zaïre, y compris en prenant le risque de se noyer.
Des radeaux de
fortune avec le
matériel de l’HCR
Pour la grande majorité, la seule solution est de se transformer en «balseros»: comme les Cubains quittant leur île, ils se construisent des embarcations de fortune à l’aide d’une armature de bambous et des bâches bleues fournies par le HCR.
D’autres n’hésitent pas à se jeter à l’eau, boueuse et tumultueuse, agrippés à de gros bidons vides servant de flotteurs peu sûrs, que le courant entraîne parfois, comme fétu de paille, en direction des chutes de Bamanga, distantes de moins d’un kilomètre.
Et déjà, les «balseros» du fleuve Zaïre ont connu leur premier drame. Annonciateur de la saison des pluies, un violent orage s’est abattu sur Ubundu, provoquant une brusque montée des eaux et une accélération du courant déjà très puissant par faible tirant. Des pirogues et des embarcations de fortune ont été irrésistiblement emportées vers les chutes.
La Fédération internationale des croix rouges et du croissant rouge (FICR) a annoncé un bilan de 200 morts, et l’ONU a estimé qu’il y en avait de 200 à 300. Les réfugiés interrogés sur place parlaient d’une vingtaine. Mais aucun n’avait été témoin oculaire.
Les épaves de trois radeaux de bambous et une grande pirogue renversée, coincées entre les rochers des chutes, attestaient du drame survenu.
Cette ruée vers l’autre rive a aggravé les conditions de vie des réfugiés. En un flot continu, ils abandonnent leur premier campement distant de deux kilomètres en empruntant un sentier, pour s’entasser sur la rive déjà surpeuplée, fangeuse et pestilentielle, que cerne une dense forêt.
La pluie a alourdi la moiteur de l’atmosphère au lieu d’apporter un peu de fraîcheur. La puanteur ambiante, mêlant les odeurs d’excréments aux relents de la pitance que préparent des femmes sur de maigres feux, prend à la gorge. Des enfants chétifs jouent entre eux, presque indifférents à la misère qui les entoure, et surtout sans prêter attention au cadavre d’un vieillard que personne ne songe à enterrer.


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