La «luchomanie» qui s’est emparée de l’Europe est en effet sans précédent dans un milieu cruellement sevré de vedettes.
Quelque peu lassés des frasques de l’Italien Alberto Tomba, médias, public et «sponsors» se sont emparés depuis deux saisons de ce champion accessible et sympathique qui manie toutes les langues du ski — allemand, italien, français, anglais — et se débrouille même en suédois, la langue maternelle de sa femme.
En Autriche, Suisse, Italie, au Japon et, dans une moindre mesure, en Allemagne ou aux Etats-Unis, Alphand est désormais la grande vedette qu’il n’est pas dans son propre pays.
Le livre-biographie, sorti en décembre et intitulé «Luc Alphand, le meilleur descendeur du monde», a connu un convenable succès d’estime dans les régions alpines françaises. Il fait, en revanche, un tabac ailleurs.
L’éditeur a reçu des demandes de traductions en anglais et en allemand et une version nippone serait également en préparation pour satisfaire des fans japonais hystériques qui ont deux idoles: Tomba la Bomba et «Lucho».
«En Autriche ou chez vous en Suisse», explique Alphand dans un entretien accordé au quotidien «Le Matin» de Lausanne, «les gens connaissent le ski, s’y intéressent, le suivent toute l’année».
«En France, je pense que les gens ont déjà entendu mon nom», poursuit-il, «mais je ne sais pas s’ils savent vraiment qui je suis et ce que je fais».
le ski souffre en France d’une couverture télévisée quasi-inexistante, excepté sur les chaînes cablées, quand les pays voisins tels que l’Allemagne, l’Italie, et, plus encore, la Suisse et l’Autriche retransmettent en direct les épreuves de la Coupe du monde et des championnats du monde sur les chaînes nationales.
«Si Luc était suisse ou autrichien, il serait un véritable héros national. Il ferait la une des journaux», estime Karl Schranz, l’ancien rival de Killy qui, près de 25 ans après la fin de sa carrière, est toujours l’un des Autrichiens les plus populaires.
Même au niveau de ses contrats publicitaires personnels, Luc est très courtisé par les étrangers.
Il est devenu récemment l’ambassadeur d’une marque de montres suisses, pays qui pourtant ne manque pas de coureurs. Son seul partenaire français reste sa station de Serre-Chevalier, dont il affiche partout les couleurs.
«En France, reprend-t-il, les grands champions sont ceux que l’ont voit à la télévision. Un point, c’est tout. Je suis sûr que je n’aurai jamais ma marionnette aux Guignols de l’Info (Canal+), par exemple. Remarquez, je préfère ne pas l’avoir quand je vois ce qu’ils «mettent» à Alesi, Papin ou Candeloro».
Partagé entre la satisfaction de mener une existence plutôt tranquille pour un champion de sa classe et la frustration de voir ses résultats, sans égal en France depuis ceux de Killy, quelque peu négligés par les médias, Alphand se fait parfois virulent dans son entretien au Matin.
«Pourquoi les journalistes français viennent-ils ici, à Vail, à la finale de la Coupe du monde où ils ne sont jamais d’habitude? Parce que ce sont des chacals. Il y a 29 ans qu’un Français n’a pas gagné la Coupe du monde et il n’y a que ça qui les intéresse: la victoire, pas le sport».
«Pour eux, une boule — le trophée de la Coupe du monde — en descente, ça ne vaut rien comparé à une médaille mondiale», estime-t-il en évoquant cette consécration qui lui était promise lors des championnats du monde de Sestrières, avant qu’il ne chute dans la descente.
«Avant, on nous disait: «Gagnez des courses et nous parlerons de vous. «Depuis que l’on gagne, il y a de moins en moins de ski à la télévision», regrette-t-il.
Sa victoire au classement général de la Coupe du monde donnerait la vedette au ski pendant quelques heures, mais il est peu probable en revanche que «l’effet Alphand» dure plus que l’espace d’un week-end.

