Ovcara, le plus grand tombeau de la guerre serbo-croate découvert jusqu’à présent, n’a pas fini de livrer ses secrets, imposant aux parents des victimes l’épreuve de l’identification.
Les experts du Tribunal pénal international (TPI) pour l’ex-Yougoslavie ont exhumé l’automne dernier 200 dépouilles des patients de l’hôpital de Vukovar, exécutés dans le hameau voisin d’Ovcara au lendemain de la chute de cette ville de Croatie orientale aux mains des Serbes, le 18 novembre 1991.
Faute de témoignages personne ne sait à quoi ont pu ressembler les toutes dernières minutes de ces innocents condamnés à une mort dont ils ne se doutaient pas.
Certains ont été retrouvés avec leurs dossiers médicaux, d’autres avec des petits jouets dans leurs poches, réagissant à leur manière à la peur vécue dans les abris de l’hôpital de Vukovar, une des cibles permanentes de l’artillerie serbe.
Après plus de cinq ans d’anxiété, d’insomnies et d’espoir, les familles arrivent à l’Institut de médecine légale, sur les hauteurs de Zagreb, dans un cadre où tout est rythmé par la mort et son odeur.
Dans les longs couloirs de cet institut des crânes sont exhibés dans des vitrines.
C’est dans une vaste bibliothèque où se côtoient des centaines d’encyclopédies internationales, qu’une équipe de médecins a la difficile tâche d’annoncer aux parents les indices qu’ils ont réunis laissant présumer qu’il s’agit de leurs proches.
Les familles s’y succèdent, toutes vêtues de noir. Les médecins démarrent lentement avec des descriptions physiques, notamment la taille, la dentition et la nature des blessures.
Le premier choc passé, ils tendent ensuite aux parents des effets personnels retrouvés sur ou près de la victime, réunis dans un petit sac en papier marron.
Une jeune femme s’effondre à la vue d’une bague et d’une paire de boucles d’oreilles ayant appartenu à sa mère. Elle avait 55 ans. Un silence interminable s’installe dans la bibliothèque.
Deux femmes ont été retrouvées dans ce charnier, le reste des victimes étant de sexe masculin, dont des adolescents et des vieillards.
D’autres parents réfusent d’admettre la vérité.
«Nous croyons qu’il s’agit de votre fils. Nous avons retrouvé sur le jeune Hrvoje des vêtements permettant de l’identifier», dit l’un des médecins.
Le père semble ne pas entendre et demande si les médecins ont bien découvert les clés de la voiture dont le jeune Hrvoje ne se séparait jamais.
Pour briser le doute, les médecins proposent aux parents d’identifier la victime.
Aux portes de la morgue, sa mère Anica évoque les souvenirs de son enfant quand celui-ci était encore tout petit.
«C’était un enfant tranquille, il a été hospitalisé après avoir été blessé à la jambe et à la main. Une balle lui a sectionné un doigt», dit-elle.
Deux conteneurs frigorifiques renfermant plus d’une centaine de dépouilles en attente d’être identifiées sont placés à proximité. En face, le drapeau de l’ambassade de Yougoslavie suit tranquillement les mouvements d’une bise printanière.
Un médecin fait signe d’approcher dans la morgue et un autre entoure de ses bras la mère effondrée.
Le médecin découvre lentement un linceul: un petit pull-over bleu, un jean et des baskets ensanglantés gisent sur un corps en état de décomposition avancé.
Le médecin saisit une main jaunie où il manque un doigt et la montre aux parents.
«C’est sa main, il avait les mains tellement fines», dit sa mère terrassée par la douleur.
Le père demande à voir le visage de son fils, le médécin le lui déconseille mais l’homme persiste et saisit le crâne de son enfant et caresse en gémissant ses cheveux noirs mêlés à de la terre.
«J’ai toujours cru qu’il reviendrait mais les Serbes ont tué ses 16 ans», dit le père.
La tragédie suit son cours aux étages supérieurs où des jeunes femmes menues, aux visages tuméfiés, serrent dans leurs mains des petits sacs en papier marron.

